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Oeuvres littéraires 2018

Murambi, le livre des ossements ou le récit historique d’un massacre

MurambiIl est des livres dont il est difficile d’en écrire la chronique, la révolte qui nous tenaille est si forte que le risque est de laisser échapper l’essentiel. Celui de Boubacar Boris Diop est de ceux-là. Tout en étant une production majeure de l’histoire africaine contemporaine, il est aussi la démonstration d’une construction narrative qui cherche à témoigner tout en s’appuyant sur la création littéraire. 

Intitalement publié en 2000 aux éditions Stock puis repris en 2011 par les édtions Zulma, cet ouvrage est le récit réel de la longue descente aux enfers, celle des cent jours du génocide des Tutsi au Rwanda. Six ans donc après cet évènement dont la souffrance qui demeure est insupportable, Boubacar Boris Diop revient sur les traces d’une histoire que l’on a voulu ensevelir dans le mépris le plus total. Dans sa postface, Boubacar Boris Diop évoque que certains d’entre nous ont voulu minimiser l’ampleur du massacre, repoussant l’horreur inqualifiable dans les limbes de la tragédie humaine. 

Quand on lit le récit, on est impressionné par les secrets implacables et insoutenables que Boubacar Boris Diop nous révèle. Car il le fait simplement, sans pathos ni maniérisme romanesque, à travers les témoignages qu’il a recueillis, en se rendant au Rwanda en 1998, dans le cadre d’une résidence d’écriture. Il donne chair à des personnages, non pas fictionnels, mais à des êtres que l’on a voulu effacer et dont on a voulu taire la parole. Avouant lui-même son ignorance au moment des faits, il puise dans le regard de ceux qu’il rencontre pour bâtir son récit, une histoire qui changera plusieurs fois de formes tant le sujet est impressionnable qu’il en devient obsédant. Ainsi, son regard d’écrivain, de journaliste, d’homme en est profondément modifié. Comment ne pas l’être ? Personne n’est préparé à un tel cataclysme inhumain. 

Écrire une chronique sur un tel récit est aussi en quelque sorte une épreuve car au-delà des qualités littéraires et humaines du livre, l’esprit est bouleversé par son propre dégoût et par l’ampleur de ses émotions. Car l’individu dénué de haine ne peut comprendre, ne peut accepter une telle ignominie sanguinaire. 

Car oui, Boubacar Boris Diop a su rendre voix, à travers une sorte de fiction épurée très documentée des évènements rwandais, à la réalité du génocide, tout en bâtissant une espèce d’arcane littéraire cohérente, juste, respectueuse de ces êtres massacrés pour rien, dans une rage inimaginable par des bourreaux, certes aveuglés par le sang mais responsables de leurs actes. 

 
 
 

Boubacar boris diopArmés jusqu’aux dents par une épouvante sidérale et par des complices abjectes, les hommes d’État africains et le gouvernement français, les hommes du Hutu Power s’apparentent aux exterminateurs ultimes de la fin du XXe siècle. 

Ce qui est sans doute le plus édifiant dans ce récit est le mensonge orchestré par les nations complices, dans les plus hautes sphères du pouvoir, pour déjouer la vérité du génocide rwandais. Cette usurpation de l’histoire est à rapprocher de l’étendue massacrante du  récit africain, falsifié depuis des siècles. 

Pour les États coloniaux et post-coloniaux, l’histoire du continent africain est reléguée, sous-estimée, écrasée sous l’emprise des intérêts extérieurs et du capital financier. 

Pour certains encore, le génocide rwandais est un détail de l’histoire ou que l’on explique froidement par une violence ancestrale qui existerait entre les Hutu et les Tutsi. Les négationnistes agissent depuis des siècles sur la véritable histoire de l’Afrique. Alors un mensonge en efface un autre. 

C’est pourquoi le livre de Boubacar Boris Diop fait œuvre de manière considérable car il délivre cette injonction capitale, celle d’écrire notre propre histoire pour que la vérité soit faite. Si nous ne le faisons pas, nous serons toujours méprisés, écrasés et massacrés dans une indifférence inhumaine. 

Ce que nous inspire Murambi, le livre des ossements est qu’il faut réussir à échafauder notre récit africain, sans atermoiement, arriver à reconsidérer notre civilisation dans ses fondements historiques, culturels et sociaux, en n’écartant aucune vérité, mais en nous installant sur une échelle historique authentique pour donner au monde une vision de notre existence, de nos souffrances et de nos forces qui sont immenses. 

Cette prise de conscience est fondatrice de notre renaissance et du devenir africain. La décolonisation mentale doit nous guider dans nos actes et dans la construction de notre histoire pour faire que nous recouvrions l’estime de nous-mêmes et l’assurance de notre culture et de nos valeurs profondément humaines qui caractérisent l’imaginaire africain. 

Amadou Elimane Kane, écrivain poète et Fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Murambi, le livre des ossements, Boubacar Boris Diop, roman, éditions Stock, Paris, 2000, réédition en 2011 aux éditions Zulma.