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Oeuvres littéraires 2016

Frédéric Ohlen ou un voyage suspendu cosmogonique

Et si la poésie était le voyage absolu ? Et si la poésie était la manière de combattre le temps et l’espace pour entrouvrir les possibles, pour éclairer la beauté du monde et engloutir les cataclysmes ? C’est en tout cas ce sentiment qui nous habite à la lecture du beau recueil poétique de Frédéric Ohlen, intitulé Les Mains d’Isis.

Avt frederic ohlen 7959Isis, reine mythique de l’Égypte pharaonique, sœur et femme d’Osiris qui avait placé son royaume sous le signe de l’équilibre cosmique, incarne la beauté de l’étoile Sirius, au chevet du monde avec son amulette sacrée. Ainsi la symbolique de la poésie de ce recueil s’inscrit dans la mémoire pharaonique et celle de l’histoire africaine.

Sous la plume de Frédéric Ohlen, les merveilles du monde deviennent mouvement, tant elles sont justement esquissées par un poignant regard qui se ferme et s’ouvre en permanence pour laisser passer l’immanence de la géographie et de ses paysages, « les contours mousseux de la terre ». La beauté esthétique de l’écriture, épurée, fragmentée mais dense de transports métaphoriques, provoque un souffle suspendu proche de l’ataraxie, cette « absence de trouble » chez Démocrite, ce bien-être cher à Épicure et aux philosophes proches de l’harmonie du cosmos. 

Ainsi, Frédéric Ohlen nous propose un voyage poétique et philosophique qui nous oblige à respirer, à prendre la mesure de notre passage terrestre pour que celui-ci soit le plus infini possible, le plus libre possible. La poésie de Frédéric Ohlen est à nos côtés pour repousser le temps, pour faire taire les « pluies de colères », pour nous faire accepter la fin de la vie comme une douce brise qui apaise et où « chaque goutte [est] un petit Nuage ». Ce minimalisme imagé pur, fluide et concis, est le plus difficile à réaliser car les mots justes et les silences qui les accompagnent créent la véritable intelligence poétique.

Assurément Les mains d’Isis nous réconcilient avec l’éclat de nos territoires envahis, surpeuplés, mais encore inexplorés par le regard de l’homme qui s’y penche. La mesure poétique de Frédéric Ohlen est un ravissement enchanteur qui embellit l’art suprême de la poésie de son aura sensible et de ses allégories filées.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète, lauréat du Prix littéraire Fetkann ! Maryse Condé 2016, catégorie poésie pour le caractère pédagogique de l’action poétique de l’ensemble de l’œuvre et Fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Les mains d isis

Les Mains d’Isis, Frédéric Ohlen, poèmes, éditions Gallimard, Continents Noirs, Paris, 2016

 

Le convoi de Marijosé Alie : Une marche initiatique dense de réalisme magique

D’habitude plutôt paisible, coincé dans la jungle aventureuse et le fleuve agité, Campan, petit village d’Amazonie, est en pleine effervescence. En effet, sans raison apparente, les habitants ne semblent pas tranquilles. Ils semblent redouter quelque chose qui reste invisible, il se passe quelque chose aux abords du « Bois Peut-être » et l’ambiance est électrique. À travers les chemins sombres et touffus par la nature luxuriante, on dit que des femmes et des hommes, venus du monde entier, forment un convoi dans la brousse pour rejoindre la vieille femme aux pouvoirs divinatoires que tous, au village, croyait morte. La destinée de chacun en est littéralement bouleversée. Marijose alie le convoi livre 01

Le convoi, roman de Marijosé Alie, est une sorte de saga humaine, une équipée secrète, où l’histoire des personnages s’entrecroise dans des aventures symboliques, formant un lien mystique, loin du monde moderne mais possédant les clés de l’avenir. Avec une intrigue romanesque dense, l’auteur tisse sa toile pour nous raconter les êtres, avec le dessin de notre monde qui se meurt, trop cadencé, consumériste à souhait, pour esquisser les moyens de sa renaissance, à travers la mémoire, l’histoire, les croyances et la solidarité humaine. Avec une écriture soignée, précise et stylisée, Marijosé Alie inscrit son récit dans un univers qui lui est propre, celui d’un réalisme fantastique qui a du souffle et maintient le lecteur en haleine. Les personnages nombreux, souvent complexes et bien campés, contribuent à cette construction littéraire à la fois fictionnelle et réelle et qui se livre tel un témoignage de notre altérité. Le mystère qui se dévoile à chaque chapitre est contenu, avec un effet décuplé, si bien qu’il est très difficile d’interrompre la lecture de ce convoi, aux allures étranges et prédictives. Les qualités romanesques et littéraires de Marijosé Alie sont grandes, maîtrisées et touchantes car elle accorde un regard à la fois implacable et tendre sur la nature humaine. Elle nous propose finalement une vision transcendée par un naturalisme imaginaire qui place son récit dans une littérature philosophique et sociale. L’auteur est comme une cinéaste qui, avec un œil avisé mais qui se laisse surprendre et emporter par la vie qui palpite dans l’écriture, nous entraîne dans des terres ancestrales chargées de symboles.

On ne peut donc qu’espérer la suite…

Amadou Elimane Kane, écrivain poète, lauréat du Prix littéraire Fetkann ! Maryse Condé 2016, catégorie poésie pour le caractère pédagogique de l’action poétique de l’ensemble de l’œuvre et Fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Le convoiLe convoi Marijosé Alie, roman, éditions Hervé Chopin, Paris, 2016 

Moi, Ali Yoro Diop ou la pleine lune initiatique d'Amadou Elimane Kane : un récit qui rend justice à la vérité historique de notre patrimoine

Moi, Ali yoro Diop ou la pleine lune inititique est un ouvrage qui relate l’histoire d’un grand homme. Ali yoro diop couv bat3

Un homme dont l’œuvre reste méconnue, rangée dans les tiroirs de l’oubli. Amadou Elimane Kane, à travers une narration collective, comme il l’indique à la partie sources documentaires (P.115), est parvenu à nous plonger au cœur d’une histoire réelle, peu contée et quelquefois falsifiée. L’auteur a décidé de suivre le flambeau du patrimoine historique et culturel de l‘Afrique en restituant au récit tout son éclat afin que jaillisse la vérité des faits historiques. Écrit dans un style clair et accessible, l’auteur nous maintient dans un suspens permanent et grandissant. 

Dans cet ouvrage, l’auteur nous transporte au centre d’une histoire tragique, celle inédite d’Ali Yoro Diop qui a consacré son existence au combat contre l’injustice, la servitude et la cruauté des hommes colonisateurs. Fils de Lamtoro Diop et de Guéthie Kane, Ali Yoro Diop voit le jour en mars 1884 dans le village de Fanaye, un village qui se situe dans le Fouta Toro. L’année de sa naissance marque aussi la construction des accords de Berlin, lâchement convenus entre les Occidentaux pour tenir l’Afrique et les Africains sous leur tutelle et les dépouiller de toutes richesses dans la plus grande abomination.

À Fanaye, la rive du fleuve sépare le village des hommes de celui des femmes. Durant l’enfance, Ali Yoro doit rester dans le village des femmes aux côtés de sa mère. Celle-ci a la charge de l’éduquer et de lui inculquer les valeurs et les principes socio-traditionnels qui lui permettront de faire face aux méandres de la vie. Il doit aussi se rendre auprès de l’homme le plus âgé du village,« le maître de la sagesse », pour apprendre la science du coran mais aussi pour être instruit des lois de la vie ainsi que de l’histoire des grands empires africains. Aussi, l’initiation est une épreuve importante dans l’existence des hommes et Ali Yoro Diop, comme tous les enfants de sa génération, doit être initié. Cette épreuve pendant laquelle ils sont circoncis doit leur permettre d’acquérir des connaissances et des valeurs pour leur vie d’hommes mais aussi, à l’issue de l’initiation, ils doivent être prêts à défendre les intérêts collectifs de leur communauté.

Au sortir de cette épreuve, Ali Yoro habite désormais le village des hommes et assiste aux assemblées où les hommes du village prennent les décisions importantes. Ils s’organisent pour installer une résilience face aux aléas de la nature qui quelquefois leur rend la vie difficile. Ils statuent aussi pour trouver des solutions à l’envahissement des hommes colonisateurs dans leur village. Lors de ces rencontres, Ali Yoro Diop se fait remarquer par sa détermination à opposer une résistance contre la cruauté des hommes blancs. Car cela le tenaille constamment. Le chef du village et son père n’hésitent pas à calmer ses ardeurs de révolte car celles-ci peuvent mettre en danger tous les habitants du village face à la puissante armée des envahisseurs.

Alors que les caprices de la nature ont laissé les champs improductifs, les envahisseurs viennent recueillir les impôts à Fanaye et détrousser le village des offrandes de la mosquée. Mais pour maintenir l’ordre social et perpétuer la tradition du village, les hommes de Fanaye refusent de donner suite à cette requête malgré la menace grandissante des hommes blancs. Ce refus leur vaut la perte de deux hommes emmenés pour effectuer des travaux forcés au camp du delta. Depuis ce jour, les colonisateurs ont dans leur ligne de mire le village et Ali Yoro Diop. Ils multiplient les extorsions et les enlèvements. Mais les habitants du village de Fanaye et ceux des villages environnants ne cèdent pas, ils démontrent une grande solidarité les uns envers les autres et complotent discrètement pour mettre en place une résistance. Ali Yoro joue un rôle central, en servant d’intermédiaire, dans l’offensive que les villages préparent méticuleusement. Son intelligence et son habilité lui permettent de tromper la vigilance des colonisateurs ainsi que leurs complices africains. Il réussit ainsi, avec ses amis, à dérober des armes aux hommes colonisateurs.

Les envahisseurs, s’étant rendu compte de la disparition des armes, sont inquiets. Ils renforcent leurs troupes à Fanaye et procèdent à des fouilles dans toutes les concessions sans hésiter à humilier les habitants. La chasse à l’homme fait aussi partie de leurs procédés. C’est ainsi que Ciré, un ami d’enfance d’Ali Yoro, est retenu et torturé comme captif. Ali Yoro a lui aussi reçu une signification pour son arrestation dont les chefs d’accusation sont : complot, désobéissance et activités de contrebande dans les villages de Fanaye et de Dimat. Ali Yoro décide de s’exiler. C’est sans nul doute l’unique solution qu’il trouve pour éviter de tomber entre les mains des hommes hideux qui n’hésiteront pas à l’éliminer parce qu’à leurs yeux Ali Yoro Diop constitue une menace. Il doit partir pour mieux poursuivre le combat. Avec son ami Ardo Yoro Kah, ils effectuent un long périple jusqu’au Mali où ils doivent rester et se préparer. Dans ce nouveau paysage et loin des siens, Ali Yoro choisit d’apprendre, car il est résolu à cheminer vers les lumières du savoir. Il est au plus profond de lui émerveillé par les flamboyances de la ville de Tombouctou qui renferme un gigantesque patrimoine historique, culturel et scientifique. Ali Yoro poursuit ainsi sa quête spirituelle. Il suit ses enseignements à l’université de Sankoré auprès de grands érudits, notamment de son maitre Alpha Maiga qui l’accompagne dans cette exploration inépuisable de la science des connaissances. Dans sa quête, il apprend que le continent noir est la terre productrice de la science. Il sait aussi désormais que les droits fondamentaux de l’Homme ont été érigés et promus pour la première fois en terre africaine, avec la Charte du Mandé, la Charte de Kouroukan Fouga en 1236. Cela renforce sa détermination.

Après plusieurs années d’exil, riches en apprentissage, le temps est venu pour lui de retourner à Fanaye et d’accomplir la mission dont il se sent depuis toujours investi. Cet exil lui a permis de se reconstituer et de renouer avec le savoir en portant les récits et les légendes des ancêtres. Après un nouveau périple semé de dangers, il réussit à regagner sa ville natale. À Fanaye, il devient un guide spirituel de la résistance qui se dessine dans les villages. Avec ses partisans, il a formé un groupe de résistants prêts à se battre. Il réussit à mettre en place un grand rassemblement pour s’opposer au pouvoir destructeur des colonisateurs. Malgré les tentatives de ceux-ci de neutraliser le rassemblement, ils n’y parviennent pas car la détermination est grande. Les hommes du Fouta Toro ont soif de justice, de liberté et de recouvrer leur dignité en renouant avec les valeurs ancestrales que les colonisateurs cherchent à décimer. L’affrontement a lieu. Le combat est sanglant et le nombre de corps sans vie est grand. Ali Yoro est parmi les morts ainsi que son jeune frère.

À travers ce récit, on découvre l’histoire d’un homme courageux. Une étape de notre histoire qui n’est quasiment pas partagée alors qu’elle constitue un fait historique marquant de notre épopée. Ali Yoro Diop, au prix de sa vie, a combattu pour la dignité de l’homme noir, pour la justice et la liberté des peuples. Cette grande figure, ainsi que toutes celles tombées sous les feux des hommes colonisateurs, refusant de céder à l’oppression et la servitude en défendant l’honneur, entre ainsi au panthéon littéraire. Les valeurs de dignité et de liberté doivent habiter la mémoire de la jeunesse africaine afin qu’elle puisse reprendre le flambeau pour renouer avec la belle histoire africaine qui constitue le socle de notre récit.

Waodia NIASSY, Étudiant en Master II en Droit des Affaires à l'Université Assane Seck de Ziguinchor

 

 

Sokhna Benga, une poésie délicate et moderne

La poésie a la particularité de pouvoir posséder des teintes sonnantes qui éveillent nos sens, nous mettent en alerte, comme si la grande signification fondamentale reprenait sa place avec la magie des mots. Sokhna benga2jpg

La poésie de Sokhna Benga est de cette nature-là, empreinte d’une simplicité esthétique rare, et on sait que l’épuration de la langue est sans doute l’exercice le plus difficile qui soit, mais surtout c’est une poésie profondément sensible et vibrante. Les mots de Sokhna Benga nous touchent là où l’espace s’est vidé de substance, comme si on avait oublié cet indispensable regard au monde. Ses « belles lettres » nous traversent tout en émotions. Cette candeur littéraire est exceptionnellement juste car elle recèle bien plus d’éclat qu’un lyrisme artificiel qui ne serait pas la continuité de la main habile de Sokhna Benga.

La poésie de Sokhna Benga embrasse les êtres et les lieux, tous les êtres et tous les lieux, réhabilitant les figures fantômes, que l’on voudrait effacer. Elle se fait la voix des « visages exilés, des peuples sans nom » qui sont  réduits au silence abscons de la terre, une terre qui continue de tourner malgré les drames, malgré les injustices cruelles qui sévissent un peu partout. La voix de Sokhna Benga se fait entendre avec beaucoup de naturel, d’efficacité, d’évidence, de générosité, comme une musique douce qui apaise. Et puis il y a ces envolées métaphoriques qui creusent le langage poétique, source de vie, source de créativité, source primordiale du devenir des êtres. Comme si la poésie était l’alliée la plus sûre pour combattre l’inacceptable, le vide, ces couleurs fauves qui transforment la nuit en possible renaissance. Et de ce crépuscule poignant naît une aube triste probablement mais lumineuse par les mots revisités. La voix de Sokhna Benga, c’est aussi une déclaration totale et totalisante à l’amour, un amour qui transcende les débris de l’humanité qui bute sur l’ignorance, la négligence, l’absolue indifférence des souffrances qui se taisent.

Ainsi elle réinvestit le sentiment amoureux au cœur de la vie, avec des poèmes troublants, talentueux, par un regard conquis pour l’être aimé. Cette proclamation amoureuse est d’une beauté renversante, tant la langue est inventive, une langue qui s’affole et qui se mêle à la fois au corps et au sacré. Ainsi Les cris fauves de ma ville sont toutes les révoltes silencieuses qui s’étouffent dans les rues désertés, déshumanisées mais débordantes d’être fragiles et abandonnés à la marche du profit, « sous le feu des bombes que crache le ciel […] et des dictatures pernicieuses ».

Sokhna Benga possède une voix personnelle qui murmure une ponctuation vitale, celle de l’amour qui tient debout, qui éloigne le doute, qui seul peut apaiser la douloureuse réalité. Elle se fait la poétesse du discours amoureux,  transformé en des prières suprêmes, comme des mélopées sensuelles et profondes. Ainsi, à travers une langue épurée et raffinée, la poésie de Sokhna Benga propose un nouveau tourbillon esthétique qui trouve une place prépondérante dans le paysage littéraire africain contemporain.

Et il est à souhaiter que cette quête poétique, essentielle aux espoirs de la renaissance africaine, se poursuive pour allonger nos horizons et pour rendre plus triomphante encore la cosmogonie de nos terres sacrées et universelles. Assurément, Sokhna Benga détient un talent littéraire qui agrandit notre ronde arc-en-ciel.

Les cris fauves de ma ville couv bat3Amadou Elimane Kane, écrivain poèt et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Les cris fauves de ma ville de Sokhna Benga, Poésie, éditions Lettres de Renaissances, collection Paroles arc-en-ciel, Paris, 2016

Ndongo Mbaye ou la poésie debout

À force de nous dire que la poésie se meurt, qu’elle ne remplirait plus ses fonctions de transmission culturelle, artistique, humaine, on constate qu’il n’en est rien. Il suffit simplement de regarder autour de soi, de déplacer son regard pour capter dans le vent sa belle vitalité et de voir qu’elle n’a jamais été aussi vivante, aussi présente. Ndongo mbaye 6La sensibilité poétique, l’acte poétique militant, la configuration des mots et du rythme sont partout, dans les poumons des villes, dans les rues, sur les écrans illuminés, glissés et revendiqués dans les réseaux sociaux, là où les hommes et les femmes cherchent du lien et sont en quête de sens. Les regards s’aiguisent d’une nouvelle poétique, comme un esthétisme moderne où rien ne meurt et où tout renaît. Et la poésie de Ndongo Mbaye en témoigne avec ses images denses, flamboyantes qui disent et qui racontent notre monde passé empreint d’altérité. 

Pardon, Ndongo Mbaye mais les poètes ne meurent pas et ceux de ce début du XXIème siècle sont bien debout ! Et le frère poète de la terre natale est de ceux-là tant son implication poétique nous bouleverse, nous questionne et nous ouvre les yeux. Avec Les poètes meurent aussi, Ndongo Mbaye réhabilite notre mémoire, notre patrimoine littéraire, historique et culturel en  friche, comme un messager du temps qui, la rime en bandoulière, n’a de cesse d’allitérer, de scander et de rythmer. Alors le poète Ndongo Mbaye nous donne sa sollicitude et nous fait regarder le monde qui s’étiole,  une terre « où les mots ne sont rien », face à la douleur des injustices humaines. Oui, c’est vrai, la poésie seule ne peut rien mais la conviction poétique et l’engagement unitaire et nomade, artistique et citoyen peuvent soulever des montagnes et bouleverser les sociétés pour les faire renaître. L’esthétisme de la poésie de Ndongo Mbaye incarne cette nouvelle justice car elle impulse un souffle, trempé d’encre rouge, qui n’est pas vain, elle « anaphorise » l’espoir car la beauté est partout, il suffit de la cueillir, de la porter pour mettre à terre les souffrances, les errances et les crimes barbares.

À travers cette parole salvatrice, entre ombres et lumières essentielles, Ndongo Mbaye apporte sa pierre à l’édifice du paysage littéraire africain, pour bâtir un avenir prochain, rutilant de soif et de faim, celui d’une jeunesse désemparée qui ne demande qu’à croire, qui ne demande qu’à s’engager, qu’à rêver. La densité du discours et de la langue poétique de Ndongo Mbaye nous encerclent, là « où les mots seront lois, où les mots seront rois », pour clamer enfin la conscience historique et se soumettre à la liberté infinie. Nous sommes sans doute au carrefour du chaos mais la poésie est là, avec ses hommes visionnaires, pour conquérir la renaissance et toutes les libertés humaines. Oui, la poésie est debout pour dire et redire, comme nos prédécesseurs, nos inspirateurs, souvenons-nous « les morts ne sont pas morts », pour subjuguer la dissolution des êtres, pour foudroyer la négation, pour ensevelir l’assimilation, pour faire fléchir la colonisation de la pensée, pour enchaîner l’esclavage du discours unique. Nous sommes aussi l’humanité des hommes « ceux sans qui la terre ne serait pas la terre », pour dire le monde.

Couv mbayeLa poésie de Ndongo Mbaye fait renaître les soleils, tous les soleils de nos libertés, comme la virilité ancestrale, porteuse de notre propre vérité. Oui, la poésie est debout car le combat des mots guide le monde et nous sommes les défenseurs du verbe qui dit et qui refuse de se taire. 

Et maintenant je proclame la parole libérée

Pour habiter les lendemains certains

Ouverts vers des horizons étoilés

Amadou Elimane Kane, écrivain poète et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Les poètes meurent aussi de Ndongo Mbaye, Poésie, éditions Lettres de Renaissances, collection Paroles arc-en-ciel, Paris, 2016 

 

Mahamadou Lamine Sagna révèle la rupture épistémologique de l’œuvre de Cornel West

Lamine sagna 2S’engager dans l’étude et l’analyse de la pensée et du travail de Cornel West, philosophe américain atypique et rebelle, relève d’une véritable mise en perspective philosophique, politique et sociale de la culture noire contemporaine aux États-Unis. Ces recherches conduites par Mahamadou Lamine Sagna, Docteur en sociologie et chercheur au laboratoire du Changement Social et Politique à Paris VII Diderot et ayant enseigné à l’université de Princeton durant une dizaine d’années, révèlent un parcours intellectuel unique et passionnant qui questionne la culture africaine-américaine de manière inédite et selon plusieurs préceptes. Les analyses sociétales de Cornel West dénoncent la suprématie idéologique nord-américaine qui ignore encore la force culturelle des minorités noires, en faisant de ses individus des laissés pour compte, des exclus du capitalisme puissant, des « invisibles » de la société, produisant des injustices criantes malgré les avancées raciales. Cornel West déconstruit le rêve américain en le qualifiant de « cauchemar » pour l’ensemble des populations noires américaines qui doivent puiser, comme dans un abyme, dans leur identité culturelle, sociale et historique pour dépasser la barbarie et l’omniprésence de la violence raciale, voire ségrégationniste. On pense d’ailleurs à la Colère noire de Ta-Nehisi Coates qui, dans un autre registre littéraire, évoque la peur permanente de la destruction du corps noir dans les rues insécurisées et séparatistes du territoire américain.

Selon Cornel West, la présence de la culture noire dans le paysage occidental ouvre des champs de « décloisonnements sociaux » qui peuvent, si elle est considérée humainement et dignement, faire évoluer les mentalités pour enrichir le monde et mettre à terre les stéréotypes qui ne sont que l’expression de l’ignorance de la longue histoire africaine-américaine. Ainsi il convoque plusieurs aspects culturels et sociaux de la condition noire aux États-Unis pour éclairer les consciences et délivrer un message de liberté et de justice toujours à reconquérir. Il investit toutes les idées positives et constructives de la philosophie, de la religion, de l’histoire pour expliquer la nature identitaire de la culture noire américaine. Universitaire atypique, médiatique et indomptable, Cornel West transcende ce bannissement communautaire par une révélation : l’inventivité et la créativité sont au cœur des arts noirs et deviennent les armes culturelles, sociales, politiques et économiques de la population africaine-américaine. Ce travail, bousculant les idées reçues, opérant des ruptures épistémologiques, est une véritable mine d’or pour bâtir de nouvelles représentations du monde noir qui éloignent la facilité, les allégations racistes, et qui conduit vers une compréhension séculaire de la culture noire, issue de l’ancestralité africaine et des traumatismes liés à la déportation, à l’esclavage, à la ségrégation et à la séparation des États américains, occupés par la domination blanche qui n’en finit pas d’éliminer et de provoquer la sauvagerie.

À cela, Cornel West répond par une pensée constructiviste qui appelle à considérer toutes les métaphores sociales, culturelles, philosophiques et religieuses du monde africain-américain, comme un véritable métissage historique qui a construit un univers propre et complexe mais toujours tourné vers l’universel, celui du rejet des souffrances, pour recréer un espace culturel chargé de beauté, d’émotivité, de création dense et d’humanité. Le travail « engagé » de Mahamadou Lamine Sagna, pour porter la philosophie remarquable de Cornel West, est un vaste chantier intellectuel captivant et éducatif. Le livre est un authentique outil documentaire pour comprendre le fonctionnement idéologique, religieux, économique, social et politique de l’Amérique et appréhender en quoi elle exclut, depuis des siècles, les populations noires. Mahamadou Lamine Sagna se positionne tel un fin analyste de l’Amérique profonde, avec les outils de l’historien, du sociologue, du philosophe et de l’homme de culture qu’il incarne puissamment. Dans cette perspective interdisciplinaire, il met à notre disposition, et ce de manière accessible et rigoureuse, la pensée protéiforme et révolutionnaire de Cornel West qui éclaire, de manière inédite et lumineuse, l’Amérique noire moderne. Quand Cornel West convoque l’acuité artistique du blues, la présence poétique de la parole noire, la rythmique du hip hop et du corps, le discours culturel de la prophétie de Martin Luther King, habité par l’engagement pacifique mais aussi par l’identité noire, nous sommes, comme une évidence, confrontés à la beauté primordiale de la source africaine. 

En cela, Cornel West et Mahamadou Lamine Sagna contribuent pleinement à la réhabilitation de notre patrimoine culturel, social, historique et identitaire. Ce travail exigeant et remarquable est la contribution majeure de la fabrique de notre récit africain qui se démultiplie dans l’histoire américaine. Quel rythme, quelle tension, quel souffle inspirent Mahamadou Lamine Sagna quand il traverse l’histoire, la pensée philosophique, culturelle et esthétique de Cornel West ! Si ce livre est documentaire, il est aussi littérature au sens profond, comme l’œuvre de Cornel West, car il propose une rupture esthétique et artistique qui interroge et qui nous transporte, nous bouleverse par la reconnaissance culturelle, l’aveu mémoriel de notre histoire et qui place comme objet la question raciale aux États-Unis dans une dimension nouvelle, celle de recouvrer toutes les justices d’une réelle citoyenneté pour les africains-américains. Ce combat politique et social, auquel on se sent naturellement soudé, doit pouvoir s’inscrire dans toutes les luttes de la réalité noire en Occident.

L’œuvre de Cornel West, et l’analyse que Mahamadou Lamine Sagna en propose, sont des manifestes éclatants de la dimension culturelle majeure du monde noir. Pour cela, et parce que ce type de publication donne à apprendre, à concevoir la pensée philosophique et spirituelle du monde noir, l’opus littéraire de Mahamadou Lamine Sagna travaille, comme un palimpseste, à éclairer les fondements historiques et sociaux de la renaissance africaine qui prend vie sur les territoires multiples où celle-ci est possible. Mahamadou Lamine Sagna participe encore, à travers ses recherches, ses analyses et ses écrits sur l’œuvre de Cornel West, à bâtir le récit unitaire de l’identité noire et de sa culture primordiale à la marche de l’humanité.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Violence, Racisme & religions en Amérique : Cornel West, une pensée rebelle ; un philosophe saturé de blues et de jazz de Mahamadou Lamine Sagna, essai, éditions Karan, collection Distorsion, Paris, 2016

Habib Demba Fall ou les trésors d’un récit fondamental

La littérature appartient à notre héritage historique et possède une aura précieuse, celle de construire un imaginaire créateur puissant pour dessiner les contours de notre récit culturel. À l’intérieur de ce patrimoine littéraire, il existe des voix singulières qui viennent rythmer nos existences, qui bouleversent notre pensée, qui vont puiser en profondeur dans la complexité de nos images, dans l’expression de nos émotions, pour nous rendre différents et nous faire renaître. Habib demba fall

Assurément, Habib Demba Fall fait partie de ces auteurs qui imposent une couleur esthétique personnelle et qui, dans le même temps, explore l’horizon de notre imaginaire. Poète majeur de la nouvelle génération, Habib Demba Fall nous transporte, cette fois-ci, par ses capacités créatrices qui embellissent le genre romanesque. Même si la poésie n’est jamais loin, elle est même centrale dans l’écriture d’Habib Demba Fall, un style polymorphe, entre récit poétique et réalisme, est en train de naître. Les images, créées par la langue et par une atmosphère étonnante, sont ancrées dans notre mémoire, comme une litanie sacrée et cadencée qui doivent leur virtuosité au talent d’Habib Demba Fall. Car celui-ci connaît la voie céleste des magiciens du verbe, de la fiction et de l’authenticité.  Dès le début, on est emporté par un univers, à la fois sombre et lumineux, qui raconte au-delà de la réalité, entre songe et naturalisme, une histoire augmentée par la créativité d’Habib Demba Fall. On pense très sincèrement à la naissance d’un réalisme magique africain, pluralité d’un univers littéraire ancestral et moderne. Ainsi, on est immédiatement captivé, encerclé par le tourbillon de la langue et par l’habilité de l’auteur à nous emmener loin, très loin.

Pris dans la poussière de cette terre inconnue, par ces paysages de beauté et de secrets, ces rites spectaculaires des métamorphoses de l’épopée séculaire, on plonge amplement dans une sorte d’addiction pour vivre une traversée épique où l’on se sent soi-même participer. Phénomène rarissime en littérature ! L’écriture d’Habib Demba Fall dégage tellement de mystère, de contrastes étranges, des coins éclatants, des recoins assombris par les ravages de l’histoire réinventée, que l’on est saisi par tant d’inventivité majestueuse, audacieuse et nouvelle. Chaque mot posé et chaque phrase déclamée sont des joyaux littéraires qui, comme une œuvre qui raconte les soleils essentiels, constituent un tableau dont la signification nous est personnelle. Ce premier essai romanesque est un coup de maître qui assure à Habib Demba Fall d’entrer au panthéon de la littérature sénégalaise contemporaine. Avec une écriture écorchée mais belle, il parvient à nous convaincre de bout en bout, sans jamais nous perdre, sans jamais nous abandonner. Cette fougue littéraire est la preuve d’un véritable travail d’orfèvre qui ne laisse rien au hasard, tout en nous faisant croire à l’éblouissement d’un talent quasi surnaturel. Il faut lire Habib Demba Fall  qui inscrit sa voix dans notre champ littéraire et culturel. Par l’intensité du récit et par la transcendance qui traverse l’esthétique de sa plume, Habib Demba Fall contribue à la constitution de notre patrimoine littéraire renouvelé. Il entre, de manière ardente, sonore et poignante, dans le cercle culturel du récit africain pluriel.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Les trésors du chaos d’Habib Demba Fall, roman, éditions L’harmattan, collection Nouvelles Lettres Sénégalaises, Dakar, 2016

Sabaru Jinne ou l’éloge de notre patrimoine culturel

Pape samba kaneLa littérature, et le genre romanesque en particulier, est un territoire d’initiation au monde et d’exploration de nos histoires qui caractérise tout notre patrimoine culturel. En lisant, en écrivant, en faisant circuler la littérature, en publiant nos histoires, nous contribuons à la construction d’un récit culturel qui, au-delà des aspects artistiques et esthétiques, questionne notre environnement social et notre représentation de la société. Dans le roman foisonnant de Pape Samba Kane, nous assistons à ce voyage instructif de l’époque contemporaine qui évoque une certaine manière de vivre, typique des années 1970-1980. Composant le récit de plusieurs personnages, osant la double focale éclairante de plusieurs figures, Pape Samba Kane nous entraîne dans l’aventure de cette épopée culturelle plurielle. On suit l’histoire de Massata, épris de philosophie et de littérature, qui, par le biais du  cheminement de l’écriture, nous invite à suivre ses pérégrinations littéraires et ses réflexions sociologiques. L’autre récit est celui de Talla, sorte de double littéraire de Massata, qui relate l’enfance, l’adolescence, l’initiation dans le monde des adultes de ce personnage, qui grandit dans la jeune société postcoloniale du Sénégal, celle de Léopold Sédar Senghor, alliage d’un patrimoine africain traversé de la présence didactique française. Les référents culturels et artistiques de l’époque sont copieusement décrits et constituent le maillon d’épisodes joyeux, insouciants, liés à la jeunesse des personnages, évoluant dans les quartiers populaires de Dakar dans les années post 68. Poètes, musiciens, artistes iconoclastes en tout genre, sorciers, magiciens et les femmes, source inspirante de l’écriture, croisent la route le Talla/Massata. Ce croisement hétéroclite entre les rites ancestraux, le foisonnement culturel, entre l’africanité et la francité, construisent le récit de Pape Samba Kane. Au même titre d’ailleurs que l’enchâssement des points de vue qui se dédoublent tels des personnages qui évoluent au moyen d’une voix parallèle littéraire. C’est aussi un tableau social de l’époque qui est dressé par l’auteur, celui de la vie du Sénégal, dans ces années de postindépendance mais également la présence encore forte et l’incursion du monde occidental sur la pensée et le processus de nos récits culturels. C’est peut-être là la démonstration de ce va-et-vient permanent des cultures et des civilisations, qu’au lieu d’opposer, on devrait réunir sur la ligne du partage des valeurs humaines, sociales et historiques. Le Sénégal de Léopold Sédar Senghor, puis celui d’Abdou Diouf, caractéristique du temps postcolonial, ont marqué plusieurs générations et ont formé aussi la société d’aujourd’hui. C’est cette continuité, ce lien historico-social que l’on perçoit dans le roman de Pape Samba Kane. C’est encore la prise de conscience de ce patrimoine culturel qui pousse Massata à réfléchir, à écrire, pour poser l’édifice de l’histoire dans son héritage et ses transmissions permanentes. Il convoque notre cosmogonie, nos croyances ou nos représentations mentales pour inscrire durablement le socle de notre fief culturel qui ressurgit à la surface, comme pour asseoir dans le temps ce particularisme, qui n’est point exotique, mais qui est tout naturellement le fondement de notre pensée et les traces de notre identité spirituelle. Par un esthétisme classique et un langage coloré, habile métissage d’un français enrichi par les caractères imagés du wolof, l’auteur nous convie à entrer dans son univers, peuplé de rites africains, de danses, de tradition orale et musicale, de tout ce qui constitue notre imaginaire. Sabaru Jinne est une belle traversée dans le temps culturel du Sénégal, dans la pensée, la philosophie, les arts et la littérature et dans le souvenir d’une société riche, débridée et plurielle. Ainsi, en écrivant ce roman abondant d’idées, de métaphores sociales et culturelles, Pape Samba Kane nous invite à la construction de notre patrimoine récent, celui d’une histoire encore neuve mais qui doit habiter nos imaginaires et refonder nos propres récits. Engageons-nous sur la voie de nos langues, de notre patrimoine culturel fécond, de nos aspirations sociales et humaines qui incarnent notre altérité profonde et proposent un mode de vie construit par nos valeurs de justice et d’unité. Toute civilisation porte le sceau de son patrimoine culturel et historique. Et c’est à nous de le dire, de l’écrire et de le transmettre aux générations futures. En cela, Sabaru Jinne réussit cette entreprise, celle de redonner à notre culture la couleur authentique d’un patrimoine qui s’inspire de nos référents, de nos sources ancestrales, tout en déployant une richesse d’esprit multidimensionnelle liée à notre trajectoire historique. L’empreinte de notre culture, de nos identités multiples, contribue à notre émancipation et nous conduit assurément sur les pistes lumineuses d’une renaissance assumée et belle.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Sabaru Jinne de Pape Samba Kane, Roman, éditions Feu de Brousse, Dakar, 2015

Délya ou le récit poétique africain

Delya de makkaneBien plus que toute littérature, la poésie incarne la luminosité du langage, du rythme et des images. Elle est aussi ce qui fait lien entre les hommes, un territoire culturel qui fait appel à la mémoire historique et à ce qui menace de disparaître. Le recueil Délya de Mamadou Kane appartient véritablement à cette exigence littéraire et qui en fait une poésie majeure. L’art du poète Mamadou Kane est de traduire en cadence, en sons et en métaphores nos regards, tous nos regards. Il possède un verbe talentueux, concourant aux soleils essentiels et qui porte en lui toute la cosmogonie poétique africaine.

Délya, 

 Je suis l’ainé d’une famille gardienne du grand talisman 

 Satan à ma poursuite à la vitesse du vent 

 Une semaine, j’ai dormi sous l’arbre centenaire 

En des lieux réputés hantés à l’est des cimetières 

Une semaine, j’ai bu du lait de chamelle

Avec du miel pur, je me suis rincé les dents 

Délya est mémoire, Délya est histoire, Délya est esthétisme du langage qui par, une écriture ciselée, fine et musicale, nous entraîne dans la trajectoire africaine. L’expression artistique est ici plurielle par une invention littéraire matinée de la culture de nos imaginaires, de nos symboles et de nos langues. Makkane

Tako Naange Soya

 Delya,

Ma peau d’or de poète promène une aube diaphane 

Comme les pécheurs à Podor

Les bras tendus tenant deux seaux remplis d’eau  

Pour arroser la savane  

La savane attristée 

Épuisée par les folies du monde 

La poésie de Délya porte en elle une magie qui raconte tel un chant initiatique. L’attention du poète est aiguisée sur le monde qui laisse s’envoler les fables de la beauté, des mythes, de la nature, des paysages, des tableaux de la vie.

Délya, 

La mémoire d’une décennie Google 

Aléatoires Doodles  

Détrône  le dictionnaire  

Le pire, l’âme contrariée, pleure

Griots portes aux cimetières   

Des contes fabuleux 

Ma fille ne saura pas deviner 

Et traduire la direction des vents 

Mamadou Kane nous dit qu’il ne suffit pas de conquérir les étoiles pour atteindre l’accomplissement terrestre. Si les mondes ne dialoguent plus, il n’y a pas d’humanité, si on laisse pourrir les injustices, il n’y a pas de victoires, il n’y aura que poussière.Ce qui fait l’éclat du recueil, c’est aussi la résurgence sonore de « Délya », les allitérations nombreuses, les rimes harmonieuses du discours qui sont comme une litanie sacrée.

Délya,

Au Baol

Les baobabs bras levés implorent le ciel bleu 

Un soleil morne

Et méchant se baigne dans un étang de sang 

Les nuages se déchirent en lambeaux fumants 

Le feu lèche le sahel 

La poète tisse ainsi les lianes de l’histoire africaine dans ses dimensions culturelles, géographiques et sociales. C’est une poésie qui porte la trace ancestrale des légendes africaines. Ainsi la poésie de Mamadou Kane appartient au panthéon de la littérature africaine car elle porte en elle la nature même de notre culture et de nos mots pluriels. Cet art poétique contribue à la continuité culturelle et inscrit au patrimoine de notre prose littéraire, l’unité d’un récit poétique africain. Et ce n’est pas rien ! Car tout l’enjeu de nos arts, de nos cultures, de nos langues, de nos savoirs se situe ici, dans la création d’un véritable patrimoine littéraire qui s’inscrit dans la féérie africaine. L’invention poétique de Délya est créativité infinie car elle puise dans cette alliance éminente du culturel, de l’héritage ancestral et de la cosmogonie des figures mythiques qui fondent la poésie africaine, tout en produisant une mesure esthétique universelle.Ainsi la réalisation poétique est accomplie par la renaissance d’un vocabulaire singulier qui à la fois défit le temps, l’espace et les souffles de l’Afrique ancestrale et contemporaine. Il faut désormais compter sur la composition poétique de Mamadou Kane qui, par sa liberté tournée vers un verbe africain assumé, dit la volupté de nos terres, dénonce les outrances mensongères, nomme les trahisons humaines pour mieux poétiser sur les rives majestueuses de nos fleuves, de notre savane, de nos contrées oubliées, qui forment la symbolique de nos épopées allégoriques et ordinaires et renforcent la présence de nos cultures plurielles.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

Délya, Le sel mêlé au miel, suivi du Mémorial des empreintes, Makkane, Poésie, éditions L’harmattan, Paris, 2016. 

Pour enseigner l'histoire du panafricanisme à la jeunesse africaine

Les luttes historiques des africains, et particulièrement des peuples noirs, ont toujours été présentées sous un faux jour. Il devient donc indispensable et fondamental que les Noirs écrivent leur propre histoire, avec toute l’objectivité qui s’impose et en restant strictement sur le terrain scientifique. Cette entreprise n’est toutefois pas aisée. À l’aide des documents et des archives, les auteurs, les chercheurs doivent tamiser les informations pour écarter toutes thèses habitées par l’obscurantisme. C’est dans cette démarche que s’inscrit Amadou Elimane Kane dans son ouvrage, les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesseLes fondements historiques du pana couv 3

L’étude que propose Amadou Elimane Kane dans cet ouvrage est basée sur la recherche scientifique et destinée à la jeunesse. Il explique de façon éloquente et intelligible les origines du panafricanisme ainsi que tous les combats et les révoltes qui sous-tendent l’idéologie panafricaine. Le panafricanisme peut être défini comme étant une doctrine et un mouvement de solidarité entre les peuples africains. Plus foncièrement, il est perçu comme un mouvement politique et culturel qui considère l’Afrique, les Africains et les descendants d’Africains, hors d’Afrique, comme un seul ensemble visant à régénérer et unifier l’Afrique, ainsi qu’à encourager un sentiment de solidarité entre les populations du monde africain. L’idéologie panafricaine repose donc sur l’unité et la solidarité africaine.

Les premiers balbutiements du mouvement panafricain apparaissent pendant le processus de suppression de l’esclavage dans quatre vastes territoires. Il s’agit des États-Unis, des Caraïbes du Brésil et de l’Afrique. Ces différentes régions étaient des points fédérateurs dans la naissance et le développement du panafricanisme. Pour saisir l’histoire du panafricanisme, il convient de convoquer la période pendant laquelle le processus d’abolition de l’esclavage a été engagé. L’histoire a révélé que ce sont les Britanniques qui ont entamé le processus d’abolition de la traite négrière au 18ème siècle. Quand ils ont enclenché le combat pour l’abolition de la traite négrière, une grande résistance s’est dressée contre cette abolition. Les États-Unis, le Portugal, l’Espagne et la France constituaient les principales puissances qui excluaient toute hypothèse de mise à terme du commerce prospère et fructueux. Mais, par le temps et leur l’engagement inébranlable, les Britanniques avaient réussi à faire ratifier des accords et des traités internationaux qui ont permis de mettre fin au grand système esclavagiste.

La suppression de l’esclavage a été suivie du mouvement du « Back to Africa », « le Retour en Afrique ». À l’aube de la fin de l’esclavage, il se multipliait des opinions selon lesquelles les nègres libres constituaient une véritable menace pour la race blanche. Au-delà de ce poncif, on voulait éviter que les blancs ne s’entremêlent aux nègres libres. Aux États-Unis, on assiste à la création de « l’American Colonization Society », la Société Américaine de Colonisation, qui organisait le retour des nègres libres en Afrique. La constitution de cette organisation n’avait pour but que de maintenir les Noirs dans l’asservissement. Cependant, les nègres libres, afin de refuser cette nouvelle forme de domination, ont constitué des mouvements de protestation. À cet effet, le 10 Août 1817, sous la direction de James Forten et d’autres leaders, un rassemblement public est organisé pour rejeter la politique abjecte de l’ACS. D’un autre côté, une vaste opération d’émigration avait été entreprise par les nègres libres qui affichaient leur volonté de se libérer des blancs tutélaires. Pour cela, une myriade de nègres libres, venant des États-Unis, est accueillie en Haïti, première République noire. Plusieurs mouvements du nationalisme sont créés par les Noirs libres en vue de revendiquer  des droits civiques et sociaux. Ces mouvements opposent une révolte contre les théories racistes stéréotypées. La classification hiérarchique des races faites à cette époque témoignent de toute l’absurdité intellectuelle de certains penseurs occidentaux. Cette idéologie mensongère et meurtrière, développée surtout à partir du 19ème siècle, est mise en place dans un seul but de déconsidérer les noirs et de perpétuer la domination.

L’histoire du panafricanisme a été marquée par plusieurs grandes personnalités qui ont posé les premiers jalons du mouvement panafricain. On peut rappeler en filigrane le combat d’Edward Wilmot Blyden. Il a déployé beaucoup d’efforts pour défendre la cause des Noirs. Dans cette perspective, il a assumé une mission importante dans l’émigration des nègres américains en Afrique. Dans la promotion du retour des nègres en Afrique, Blyden lutte pour l’émancipation des Noirs et met en exergue l’apport de la civilisation africaine au monde. Même si son combat était légitime et certainement sincère, il a laissé entrevoir, dans sa démarche, des attitudes équivoques, et ce notamment dans sa position à l’égard des mulâtres. Il a mené une propagande de dénigrement contre ces derniers. Il adopte également une position par laquelle, il remet en cause la culture africaine en défendant l’idée occidentale de ré-civiliser et de christianiser l’Afrique. Ces positions révèlent toute la perplexité et la contradiction dans laquelle Blyden s’était englouti. On peut aussi rappeler le combat d’Anténor Firmin qui est une figure emblématique dans la naissance du panafricanisme. Sociologue, diplomate, homme politique, professeur, avocat et journaliste, il a pu marquer de fort belle manière ses empreintes dans la naissance du panafricanisme. Il est l’auteur de l’ouvrage Essai sur l’inégalité des races humaine publié en France en 1955. Dans cet ouvrage, il démontre scientifiquement la fausseté et la fragilité des thèses de Gobineau qui a considéré la race noire comme inférieure. Firmin a défendu fermement l’idéologie panafricaine pour le bien-être des peuples originaires d’Afrique. Benito Sylvain, quant à lui, était un éminent diplomate. Il s’est voué avec une sagacité abyssale à la cause panafricaine et était l’un des précurseurs du mouvement panafricain. Il contribue essentiellement au rapprochement des Caraïbes et de l’Afrique. Il a accompli plusieurs missions et constituait un trait d’union entre Haïti et l’Éthiopie. Son dévouement pour le combat panafricain est inégalable. Enfin, Henry Sylvester Williams, avocat de Trinidad, a pu, avec délicatesse, être le porte-parole des Noirs où qu’il se trouvât. Son activisme s’est fait sentir jusqu’en Afrique du Sud où il s’est rendu pour combattre l’apartheid. Ses prouesses dans l’organisation de la conférence panafricaine de 1900 ont permis la mise en place des grandes orientations pour le monde noir du XXème siècle. Ces différentes personnalités sont les premiers maillons de la vision panafricaine. Cette vision s’est manifestement et officiellement exprimée à la conférence panafricaine tenue à Londres en 1900 ; conférence à l’issue de laquelle est créée l’association panafricaine et plusieurs résolutions pour assurer le bien-être des peuples originaires d’Afrique sont adoptées. 

En revisitant les racines du panafricanisme Amadou Elimane Kane ranime et fait revivre dans notre esprit l’histoire du panafricanisme. Cette histoire peu connue, car jamais enseignée à la jeunesse africaine, doit être relatée et portée au grand jour. Elle doit servir à réveiller la conscience historique des Africains et ressortissants d’Afrique pour une démarche vers la Renaissance Africaine.

Waodia NIASSY, étudiant en Master II en Droit à l'Université Assane Seck de Ziguinchor

Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse, Amadou Elimane Kane, éditions Lettres de Renaissances, Paris, 2016. 

Felwine Sarr : Afrotopia ou la civilisation poétique africaine

Il est des livres qui viennent à vous tels des messagers faits de lumière qui portent la clarté, l’intelligence, la réflexion, la force qui font avancer le monde. Cela n’arrive que trop rarement hélas ! Mais quand cela se produit, c’est comme un soulagement, une respiration qui vous insuffle le courage nécessaire de persévérer pour défendre les convictions qui vous habitent. Et c’est de cela dont il s’agit dans l’ouvrage magnifique de Felwine Sarr, Afrotopia, qui pose  en des termes précis, puissants et rigoureux la question de l’identité africaine sous tous ses aspects majeurs. Felwine sarr

L’auteur nous invite à repenser en profondeur « l’africanité » de nos sociétés qu’il définit comme une expérience nécessaire à notre rayonnement. Il précise que cette conscience identitaire n’est nullement tournée vers l’intérieur mais propose véritablement une voie salvatrice pour parfaire l’humanité et notre présence au monde. En articulant  les sciences, les savoirs, l’histoire, l’économie, la cosmogonie, la pensée philosophique, la culture, le social, les croyances et la créativité, Felwine Sarr propose de remodeler une unité africaine plurielle dense qui englobe, presque de manière unique, l’expérience humaine et sociale comme fondement plutôt que de s’attacher à des concepts creux inventés par d’autres. En s’appuyant sur la réalité de l’Afrique contemporaine et les recherches scientifiques, culturelles et sociales négro-africaines, il démontre que l’Afrique doit rebâtir son schéma structurel à la source de ses fonctionnements endogènes. Tout en précisant que la pensée africaine n’est point enfermée sur elle-même, l’éthique culturelle africaine est profondément ancrée sur une histoire partagée tout en contribuant à une réelle affirmation de soi. En effet, il explique, et ce de manière très claire et audible, que les sociétés africaines n’ont pas encore déployé leurs propres consciences culturelles et sociales, emprisonnées, en partie, par le modèle occidental qui continue d’imposer sa didactique supposée universelle, alors qu’il oblige à un mode idéologique unique. Les civilisations africaines possèdent leurs propres référents culturels et sociaux qui n’excluent pas l’apport de l’autre, mais qui relèvent d’une cosmogonie différenciée qui, pour s’épanouir, doit retrouver les soubassements historiques de son « essentialisme » qui, par bien des aspects, est bien plus profondément universel que la culture occidentale, car principalement habité par la priorité humaine. Malgré les Indépendances, malgré la décolonisation des territoires, l’Occident continue d’imposer ses marqueurs idéologiques qui ne s’emboîtent pas à l’architecture culturelle et spirituelle africaine.

Felwine Sarr prend pour exemple, de manière nette, les questions économiques du continent. Et il avance l’idée que de façon intrinsèque, l’économie africaine repose sur le culturel et le social. Autrement dit l’économie, et de fait la consommation, n’est pas pensée comme seul facteur individuel d’épanouissement. L’économie africaine, dans sa généalogie, repose plutôt sur la base de l’échange et de l’équilibre social. Ainsi à vouloir rationnaliser l’économie africaine dans un système global occidental de privilèges et de réalisation personnelle, revient à un déséquilibre identitaire qui ne laisse vivre que des pantins désarticulés, dans la reproduction de l’économie dominante. On connaît d’ailleurs lucidement les raisons de cette volonté dominante, celle de continuer à engranger des profits sur le dos de l’Afrique. Il est bien entendu qu’en Afrique, comme partout ailleurs dans le monde, chaque être caresse l’espoir de vivre dans l’équilibre économique, mais la dignité humaine en est la raison principale, plutôt que l’accumulation inutile. C’est pourquoi nous assistons encore à des écarts vertigineux entre la déshumanisation de la misère qui laisse exsangues les populations les plus démunies et le pillage économique pratiquée par certaines élites en déshérence, qui au fond ne font qu’imiter un fonctionnement dont ils ne sont même pas les créateurs. Cette proportion à vouloir atteindre un équilibre économique viable et sain pour une certaine éthique sociale est encore à rebâtir en Afrique à partir des préceptes culturels. Rien ne sert de courir après la modélisation économique dominante, on peut même en critiquer les manœuvres. Tant que le système de la mondialisation, qui est une économie de masse et de consommation de tous les excès, ne sera pas repensé équitablement, on verra ici et là, de part le monde, des révoltes sourdes plaidant pour la cause humaine qui rassemble le collectif plutôt que l’individualisme.

C’est de cette révolution économique, sociale et  culturelle que l’Afrique doit se saisir, car elle possède en son sein philosophique et spirituel la notion du partage et de l’expérience humaine qui priment sur toute chose. Felwine Sarr évoque la pensée Ubuntu, « je suis parce que nous sommes », qui a conduit Nelson Mandela sur la voie de la résilience et c’est en effet une des particularités du culturalisme africain. Ce renouvellement économique et social doit bien sûr s’accompagner du changement des conduites politiques, elles aussi calquées sur un modèle hybride qui tourne dans le vide et qui conduisent aujourd’hui les crises majeures et le chaos que l’on connait sur le continent. Repenser les valeurs démocratiques et politiques suppose que l’on revienne aussi aux institutions historiques du véritable exercice égalitaire comme on l’entend dans la tradition africaine. Cette plongée dans la profondeur traditionnelle permettra de faire émerger notre modernité, adaptée à la réalité contemporaine de l’Afrique.

L’autre aspect que Felwine Sarr développe, et ce de manière brillante, est la question de la narration collective africaine. En effet, il pointe de manière analytique et critique, que notre Renaissance à la fois culturelle, sociale et spirituelle, doit émerger par la construction de notre propre histoire, la recréation du récit africain. En effet, durant des siècles, l’écriture épistémologique et culturelle africaine a été déviée de son socle par les puissances coloniales pour asseoir leur domination et empêcher l’émergence de l’Afrique comme entité culturelle autonome. Si nous continuons à vivre sur ces modèles idéologiques obsolètes pour nos sociétés, nous ne pourrons pas « sortir de la nuit » dans laquelle l’esprit colonial nous a plongé. Tout y est culturellement, historiquement, humainement falsifié, et toute cette « bibliothèque coloniale », nommée ainsi par Valentin Mudimbé, qui impose sa vision du monde n’est nullement la nôtre. Car tout est affaire de langage, de discours et de récit. Il est temps de « décoloniser la philosophie », comme le précise Nadia Yala Kisukidi, pour bâtir notre récit africain, celui qui est la source de notre créativité, de notre spiritualité, de notre pensée et qui entraîne notre devenir et notre « Afrotopos ». Alors pour bâtir notre narration africaine, il faut investir davantage et « en masse » l’éducation scolaire, replacer les langues nationales qui sont la structure de notre pensée et de notre « poiésis », l’université, la recherche et sortir de tout mimétisme stérile et destructeur. Le discours africain doit parcourir nos sociétés pour parvenir à la représentation réelle de nous-mêmes. Il doit même s’inscrire dans nos villes, dans nos espaces de vie, dans notre architecture qui doit se reconnaître elle-même. Felwine Sarr parle de la construction de nos villes comme des « palimpsestes », une espèce de fondation polluée et agglomérée par des habitats inadaptés à notre fonctionnement circulaire vital pour la socialisation de nos groupes.

Le chantier africain se situe donc à tous les niveaux de notre histoire et de notre existence culturelle et sociale. Le discours africain est aussi à traduire à travers notre littérature, nos arts, notre philosophie, à travers notre raison ancestrale de l’oralité car ce n’est pas seulement notre spécificité, toute civilisation humaine construit sa pensée par la parole et la valeur culturelle et sociale qu’elle occupe est aussi centrale que la trace de l’écrit et la technicité de la science. De même, et je partage amplement cette idée de Felwine Sarr, la poésie est au cœur du récit africain, par ses langues, ses images, ses métaphores et ses valeurs philosophiques. En effet, il évoque notre existence comme étant « une civilisation poétique », quelle révolution du langage, quelle rupture épistémologique qui ramène la pensée socratique à l’ancestralité africaine.

L’ouvrage de Felwine Sarr est un grand livre car il pose de manière sensible, intellectuelle et scientifique les raisons historiographiques et culturelles de l’avenir de l’Afrique. Cette vision, si elle paraît utopique à certains, est la redéfinition de notre cosmogonie culturelle, spirituelle, identitaire et humaine qui fera de l’Afrique le continent d’une re-civilisation de l’humanité toute entière. Pour finir et ce n’est pas un moindre détail, Afrotopia est au cœur de cette construction du récit africain, il contribue amplement à son rayonnement. Par sa langue, ses perceptions éclatantes et ses richesses intellectuelles, le livre réinvente une interprétation poétique et littéraire de notre civilisation et s’impose comme un volume majeur de la littérature africaine contemporaine.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene au Sénégal

Afrotopia, Felwine Sarr, éditions Philippe Rey, Paris, mars 2016

Un océan perlé d'espoir, le tam-tam des lumières du XXIe siècle pour la révolution des États-Unis d’Afrique.

J’ai lu « Un océan perlé d’espoir », échoué  sur la plage du temps. L’envie de découvrir le texte était grande et après chaque page, la teneur du récit m’a coupé le souffle. Ces belles pages d’Amadou Elimane KANE sont pour moi comme un endiguement contre la procrastination. Comme pour nous dire que c’est la solution pour bâtir les États-Unis d’Afrique ; cette construction des États-Unis d’Afrique ne devant pas être remise à demain, mais devant être accomplie aujourd’hui. Un oc an perl d espoir couv bat3

« Un océan perlé d’espoir », comme le révèle son intitulé, est un ouvrage porteur d’un grand espoir pour la Renaissance africaine. Cette Renaissance sera le résultat d’un combat collectif de tous les Noirs d’Afrique et de la Diaspora. Un sacerdoce porté par toute la jeunesse appartenant au continent africain, toute la jeunesse liée au continent berceau de l’humanité par les liens de l’histoire. Dans cet ouvrage, Amadou Elimane Kane exprime de la plus belle des manières la nécessité des Africains de la diaspora de se joindre à la jeunesse établie sur la terre africaine, afin de mener ensemble le combat de la Renaissance africaine et de la construction des États-Unis d’Afrique. Car de ces États-Unis, le peuple Noir s’élèvera vers les lumières, vers l’émergence, vers l’abondance et pourra exprimer son rayonnement partout dans le monde. Dans cet ouvrage, l’auteur raconte l’itinéraire du périple initiatique d’Angela Yacine Boubou Morrison vers les lumières de la Renaissance africaine.

En prélude, l’auteur consacre quelques pages pour revisiter l’Histoire de l’Afrique. Une histoire à la fois heureuse et douloureuse en fonction des époques, mais non falsifiée. En brûlant de désolation pour tant de souffrance infligée au peuple Noir d’Afrique, l’auteur, dans sa démarche, rappelle le mal de la traite négrière, de l’esclavage, des déportations, de la colonisation, des guerres fratricides, de la famine. Ces fléaux qui ont ravagé le continent et lui ont arraché de force ses dignes et braves fils, son bonheur, son espoir. En revanche, il rappelle que face à cette situation de détresse, les Africains n’ont jamais baissé les bras. Ils se sont toujours battus pour recouvrer leur liberté, leur dignité, leur place dans le concert des races et des Hommes. Amadou Elimane KANE précise cependant qu’on ne doit pas être statique face à cette situation car l’Afrique doit renaître, doit être debout pour porter le combat de sa renaissance. L’Afrique doit pouvoir réunir tous ses fils d’ici et d’ailleurs pour bâtir sa croissance. Nous devons rompre avec les représentations afro-pessimistes, avec le complexe d’infériorité, avec la crainte ; selon lui, « l’Afrique doit foudroyer les plaintes, les complaintes, les postures victimaires, les illusions, les vociférations stériles et affronter les réalités de son histoire. L’Afrique doit balayer devant sa propre porte pour bâtir une réelle société démocratique en effaçant les mimétismes et les discours vaniteux ». L’Afrique doit renouer avec sa culture, car le relâchement de ses liens est draineur de conséquences néfastes.

Le personnage principal, Angela Yacine Boubou Morrison au nom révélateur de son appartenance « hybride », est Africaine-Américaine ayant grandi à Newark dans le New Jersey et devenue par la suite New Yorkaise. Elle est issue d’une famille porteuse de grandes valeurs, famille qu’elle partage avec sa sœur Rosa Aida Morrison. Son père s’appelle William Osiris Morrison et sa mère Tina Isis Morrison. Angela Yacine Boubou est une passionnée des nouvelles technologies depuis son jeune âge. Elle habite une envie de connaître l’histoire des Noirs et ne rate jamais l’occasion d’en parler avec sa sœur ou ses parents. Avec son père, cette question, qui est pour elle cruciale, ne cesse jamais de faire objet de discussion. Son père la guide toujours sur la voie de la connaissance. Sa mère aussi lui a beaucoup parlé de cette histoire, notamment la remarquable histoire de Rosa Park, une femme d’une grande bravoure, qui est restée assise dans un bus et a refusé de céder sa place aux Blancs pour que la dignité de l’Homme Noir soit plus que jamais respectée. Rosa Park en réalité est restée assise pour que tous les Noirs d’Amérique restent debout, debout pour mener le combat de la liberté et de l’égalité des peuples et des races.

À travers ces récits, notre héroïne continue de scruter l’histoire de son peuple, le peuple Noir, et apprend beaucoup. Mais ce qu’elle doit encore apprendre est d’une immensité océane. Sa rencontre avec sa voisine Dada Boli, sénégalaise de New York, est pour elle l’occasion de tisser des relations avec les Africains et l’occasion de découvrir une partie la culture de ses origines. Ce qui fortifie son envie de découvrir la terre de ses ancêtres, l’Afrique. Angela Yacine Boubou Morrison, par la grâce de ses solides compétences dans les Nouvelles technologies, réussit à entreprendre un grand périple vers la terre africaine. Cette aventure la mene au Sénégal où elle est venue travailler dans une entreprise spécialisée dans les réseaux. Elle s’offre ainsi l’opportunité de mettre ses compétences au service de l’Afrique. Son arrivée en Afrique, et précisément au Sénégal, est émouvante, tant les souffrances qu’elle constate dans le quotidien des populations sont grandes. Elle se désole de voir des gens souffrir pendant qu’à côté il y en a d’autres qui vivent dans un luxe extraordinaire ; quelle contradiction ! Sa rencontre avec Anta Nkrumah Diallo est des plus importantes et des plus rayonnantes pour elle. Anta Nkruma Diallo habite un discours panafricain et pétri d’idéal, récit qu’il ne cessera plus de partager avec la jeune Angela Yacine Boubou Morrison. Il est épris de l’idéal de renaissance, de panafricanisme, de justice, d’une nouvelle Afrique unie et puissante. Il a à cœur la connaissance de la grande histoire de l’Afrique. Ainsi, leurs chemins se croisent et ils deviennent unis par ce lien : l’Afrique. Ensemble, ils vont contribuer à la construction tant rêvée des États-Unis d’Afrique, la victoire majeure de l’Afrique du XXIe siècle.

Dans l’épilogue de son ouvrage, Amadou Elimane Kane nous fait vivre pleinement les États-Unis d’Afrique, devenus la première puissance économique du monde, développée par les technologies et l’agriculture. Une Afrique qui vit son autosuffisance, une Afrique délivrée de la famine par ses propres fils.

« Un océan perlé d’espoir » est un récit qui traduit une vision. Voilà que sur 93 pages, dans un style clair et plaisant, l’auteur nous décrit le possible de l’Afrique. Il redonne ainsi espoir à toute une jeunesse et aux générations à venir. Il faut dire que pour l’auteur tout succès part d’un rêve. Le rêve de Marthin Luther King en est une illustration parfaite. La reconstruction de l’Afrique et sa renaissance sont des entreprises dont la réalisation appelle l’union des forces de tous. Ceux d’ici et ceux qui sont de l’autre côté de l’Atlantique partagent tous la même histoire et les mêmes souffrances. Ils doivent ainsi se joindre pour bâtir les États-Unis d’Afrique et c’est bien ce que vont réaliser Angela Yacine Boubou Morrison et Anta Nkrumah Diallo.

Le développement et la renaissance de l’Afrique passeront forcément par une réappropriation de l’histoire, de la culture et du savoir. C’est tout ce que l’auteur nous exprime, surtout en valorisant davantage tous ceux et celles qui ont mené les combats contre l’injustice et pour la liberté du peuple Noir : Aline Sitoé Diatta, Kwamé Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Rosa Park, Yacine Boubou, etc. Le rappel de nos appartenances aux peuples des pharaons d’Égypte permet également de réhabiliter la vérité sur notre très grande civilisation. L’espoir est plus que jamais permis : l’Afrique renaitra et sera unie. Toutefois, nous devons ensemble mener ce combat pour la postérité et pour avoir enfin un avenir radieux pour le bonheur de nos enfants et petits-enfants.

Lamine BADJI, Doctorant en droit privé, Assistant chargé de travaux dirigés
Département de Droit des Affaires-Université Assane Seck de Ziguinchor

 

Une si longue parole, un livre contre l`injustice sociale

Les plus jeunes ou non-initiés pourraient ne rien percevoir dans ce titre qui, dans le petit monde des lettres sénégalaises, en rappelle forcément un autre. Les plus sévères pourraient critiquer le manque de créativité ou le choix d’un titre « cliché », après le succès mondial du roman «Une si longue lettre» de Mariama Ba. Les plus indulgents pourraient toujours lui trouver des excuses. 9782369290070 0 3016747Toujours est-il qu’en choisissant «Une si longue parole» comme titre du dernier de sa trilogie, publiée aux éditions «Lettres de Renaissance», Amadou Elimane Kane a pris un risque… le même qu’il a pris en faisant des clins d’œil à Cheikh Hamidou Kane et à Ahmadou Kourouma respectivement, dans ses deux autres ouvrages : «L’ami dont l’aventure n’est pas ambiguë» et le «Soleil de nos libertés». Références évidentes à deux classiques de la littérature africaine, «L’aventure ambiguë» de Cheikh Hamidou Kane et «Le Soleil des indépendances» de Kourouma. 

Dans «Une si longue parole», on parle peu, cette fois, d’une histoire de famille. Ce dernier de la trilogie d’Amadou Elimane Kane raille le vécu de l’homme nature et proclame les valeurs universelles face aux idéaux engagés au profit de l’humanité. Passer d’une vie à une autre sans détruire son rêve, c`est le pari réussi d’une femme à cheval entre deux mondes. L’héroïne du récit alterne son verbe, tantôt poétique, tantôt réel. Elle conte son impulsion face à un environnement social qui, ayant beaucoup évolué, la voue à un destin inattendu. Une péripétie qu’elle finit, tout de même, par assumer. 
«Je suis convaincue qu’il faut revenir à nos valeurs ancestrales, la quête universelle de la loyauté qui s’appuie sur les principes de la démocratie, sur le règne de la justice et de l’équité de l’Almaamiyat…», dixit Fatimata, l’héroïne du roman dans le prologue. 
Entre fiction et histoire, Fatimata, au gré de sa vie, réinvente le monde et étale les hauts faits d’une féminité en passe d’être le noyau du changement véritable. Ainsi, la promesse d’éthique par la parole, qui s’inspire des épopées culturelles africaines, est source de conflit mais gage de bonheur pour elle. Ce serment réconforte les principes humains même dans la désillusion, devant l’éternel combat de la vie. 
Aussi décrète-t-elle que «le désastre généralisé à la tête de tous nos Etats africains depuis les Indépendances, succession éhontée du legs colonial, s’est perpétué dans les pratiques des gouvernements incapables de contenir leur penchant à posséder un pouvoir absolu, celui de l’assise royale, de l’argent, de la suffisance et de l’arrogance. Il n’est plus acceptable de vivre encore cela dans le monde qui est le nôtre… Je prends la parole pour dénoncer, refuser le destin qu’on veut nous forcer à vivre et offrir l’espérance, la grandeur flamboyante de la renaissance…». 
Cette «parole à la jeunesse», un appel de l’auteur, va s'opposer à l’amour au moment où celui qui l'incarne pour l'héroïne (son époux) viole les lois. 
Devant le raisonnement de la bien-aimée, devenue avocate et également défenseur des droits humains, l’homme habile tacticien est mis à nu. Le tableau offre l’image pitoyable d’un apostat, naguère en quête de rêves grandioses. Le mari, «politicien» avare, est finalement confronté à la Justice de son pays, devant aussi faire face à l’éloignement de sa compagne. 
«Je me sépare de toi avec une immense peine mais je choisis la justice humaine, sans cela je serai prise dans la tourmente…», explique Fatoumata à son époux Bi-Laamdo, fils d’un ex-Chef d’Etat et naguère ministre de la République qui se retrouve traqué par le nouveau régime. 

Si le récit révèle le caractère délicat de la passion, l’auteur revient sur l’histoire d’une vie faite de privations et de concessions qui a forgé, chez Fatimata, un premier sentiment de respect profond de la nature humaine. Les pensées éparses de l’héroïne d’Amadou Elimane Kane trouvent finalement ses repères dans un vécu confronté à plusieurs défis humains et sociaux. Une issue qui lui a semblé nécessaire pour s’adapter au gré des mutations d’une société souvent fallacieuse. 
Sans gêne elle affirme avec force : «moi Fatoumata, j’ai quarante-deux ans, je viens d’un univers modeste mais généreux, bâtisseur de valeurs universelles que j’ai toujours eu chevillées au corps et au cœur…». Et Fatoumata choisit de ne pas défendre son époux qui a fauté sur la société ! Le destin, pour elle, ne doit pas, en définitive, se résumer à l’épisode d’un compagnon de lutte qui a cédé et se retrouve en prison. Oui, par éthique, elle s’éloigne ! Et sa «longue parole» s’élève pour célébrer un choix de vie… 

Avec le dernier de sa trilogie, Amadou Elimane Kane, qui se veut un «fils» d’Afrique, tient à rester fidèle aux légendes qui ont fait son peuple. A travers la vie et la voix de son héroïne, il les inscrit dans la postérité en y apportant une nouvelle touche personnelle, tout au long des péripéties d’un monde en pleine mutation. 

Cet article a paru le 16 mai 2016 sur le site Ouestaf

Une leçon inédite de l’histoire de l’Afrique jamais enseignée à l’école

Après la lecture de « Une si longue parole », de « Les soleils de nos libertés » et de « L’ami dont l’aventure n’est pas ambiguë », la passion de lire Amadou Elimane Kane se fortifie à travers la découverte enthousiasmante de cette leçon inédite : « Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse ». Avec une justesse scientifique sans limite, l’auteur nous fait revivre les faits saillants de notre mémoire, celle de l’Homme Noir, celle de l’Afrique. Avec un courage et une rigueur indubitables, il nous enseigne les pages de notre histoire jamais portées à la connaissance de bon nombre d’Africains. Les fondements historiques du pana couv 3

Cet ouvrage est destiné particulièrement à la jeunesse. Là est l’illustration parfaite de la place prépondérante qu’occupe la jeunesse dans le combat panafricain. D’ailleurs, l’auteur, dans sa démarche quotidienne, ne cesse de mettre en œuvre son dessein de promouvoir le panafricanisme auprès de la jeunesse et cela apparait très bien dans cet ouvrage. « Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse » est un ouvrage qui s’inscrit dans la démarche de réappropriation de l’histoire africaine et du savoir. Il nous permet de revisiter l’histoire du panafricanisme depuis sa naissance.

Dès le début de son propos, l’auteur commence par définir les termes du sujet. Ce qui manifeste son souci, en tant qu’enseignant-chercheur et pédagogue, de la précision et de la clarté. La définition des termes permettant au lecteur de comprendre le sens du sujet abordé. Le panafricanisme, un des mots clé, est défini par l’auteur comme étant « le mouvement politique et culturel qui considère l’Afrique, les africains et les descendants d’Africains, hors d’Afrique, comme un seul ensemble visant à régénérer et unifier l’Afrique, ainsi qu’à encourager un sentiment de solidarité entre les populations du monde africain. Le panafricanisme glorifie le passé de l’Afrique et inculque la fierté par les valeurs africaines…le panafricanisme est une doctrine qui tend à développer l’unité et la solidarité africaines… »

Au fil de ma lecture, j’apprends avec exactitude que le panafricanisme n’est pas né au XXème siècle avec Cheikh Anta Diop, Kwamé Nkrumah, etc. Ce mouvement est plutôt né au XIXème siècle et avec comme précurseurs, Edward Wilmot BLYDEN, Anténor FIRMIN, Henry Sylvester WILLIAMS et Bénito SYLVAIN.

Dans son exploration des fondements historiques du panafricanisme à la jeunesse, Amadou Elimane Kane explique d’abord en détail le processus de l’abolition de l’esclavage en mettant en avant le rôle de premier rang joué par les Britanniques. Ces derniers ont contribué, et en premier, à la lutte pour l’absolution de l’esclavage. Il fait par la suite état de l’implication du Danemark, de la France, au Brésil, à Cuba, etc. Ce début d’abolition fut difficile car en dépit des lois d’alors, une forme de commerce souterraine  des « nègres » continuait à sévir dans les zones concernées. Nous apprenons de la plume de l’auteur les grands mouvements manifestant à l’époque l’éveil des populations Noires avec le « Back to Africa » notamment, mais aussi avec le travail engagé par l’American colonization society. Même si la mission de cette dernière ne retient pas mon assentiment à bien des égards (sa volonté d’éloigner les Noirs n’était point un dessein louable).Aux États-Unis, aux caraïbes et en Afrique, les « nègres » se distinguent par leurs révoltes et la menace qu’ils constituaient à l’encontre des esclavagistes d’alors, du fait de leur émancipation. Ce qui conduit ces derniers à manifester une volonté de se débarrasser d’eux.

À travers ce récit passionnant, nous apprenons encore des faits inédits de cette histoire. En effet, le retour de certains Africains déportés vers l’Afrique est une chose importante à rappeler et le rôle joué par le Liberia dans ce processus de retour des esclaves libres vers la terre d’origine. Cependant, Amadou Elimane Kane nous fait remarquer que plusieurs Nègres ne bénéficiaient que d’une liberté déguisée et qu’en réalité ils continuaient à subir les atrocités de l’exploitation dans les plantations brésiliennes notamment.

Par ailleurs, la jeunesse noire africaine et celle de la diaspora doivent prendre conscience de la place de choix qui doit être réservée à Haïti, première République noire indépendante, mais aussi envers le Royaume d’Abyssinie et de Menelik II dans le combat pour la liberté du peuple noir. En outre, l’auteur n’a de cesse de dénoncer à la jeunesse les thèses pseudo-scientifiques brandies par Gobineau et d’autres, afin d’humilier les Noirs et de démontrer de façon hypocrite et sans fondement, l’infériorité de l’Homme Noir à l’Homme Blanc. L’auteur, après une explication de tous ces évènements ayant engendré le mouvement panafricain, revient, sur de belles pages historiques, sur le combat respectif d’Edward Wilmot Blyden, d’Anténor Firmin, Henry Silvester Williams et de Bénito Sylvain. Chacune de ces personnalités a joué un rôle fondamental dans le processus d’éveil des consciences des peuples noirs par rapport à la nécessaire renaissance africaine et à la lutte pour la défense des intérêts des Africains, plusieurs fois martyrisés par les Blancs inhumains et esclavagistes. Ainsi, ces hommes sont des références pour tous les jeunes Noirs du monde entier. C’est avec eux que le panafricanisme a débuté, nous enseigne Amadou Elimane Kane. Et, l’évènement majeur dans ce combat fut d’ailleurs la Conférence de 1900 à Londres, ayant jeté les bases du mouvement panafricain et ce pour la postérité.

Retenons en définitive que « Les fondements historique du panafricanisme expliqués à la jeunesse » reste et demeure un livre inédit qui retrace toute une histoire bien souvent ignorée des jeunes qui devraient s’en approprier. Il s’agit d’un outil indispensable pour la compréhension des causes du panafricanisme et sert de guide à toute la jeunesse engagée du XXIème siècle. Nous estimons que cet ouvrage devrait devenir un livre de chevet pour tous et particulièrement pour les Africains, car c’est bien dans l’appropriation de notre passé, de notre histoire non falsifiée, et dans l’appropriation du savoir que nous arriverons à bâtir l’Afrique et à faire jaillir les flamboyants de la renaissance et de l’émergence en Afrique, le continent de la richesse.Il s’agit d’un livre qui est porteur d’un espoir pour toute la jeunesse africaine et qui donne l’occasion de connaitre une partie non moins importante de la vraie histoire des Noirs.

Amadou Elimane Kane

Vous nourrissez nos réflexions,

 Vous guidez nos pas dans ce combat panafricain à la noblesse indubitable.

Merci de ne jamais cesser d’écrire !!!

  Ubuntu !!!

Par Lamine BADJI, doctorant en Droit privé, assistant chargé de travaux dirigés à l’Université Assane Seck de Ziguinchor

Et si le rêve était réalité

Un océan perlé d’espoir est un récit qui porte le rêve d’une Afrique unie, forte et puissante, relevant les grands défis du monde moderne. Cet ouvrage d’Amadou Elimane Kane, riche d’enseignement est une véritable arme dont la jeunesse africaine et la diaspora doivent s’approprier pour mener le combat de la Renaissance Africaine. L’auteur, avec une démarche scientifique rigoureuse, forme une réflexion profonde et propose une vision qui, inéluctablement si elle est partagée et concrétisée, fera émerger le continent africain. Un oc an perl d espoir couv bat3

Dès le prologue, l’auteur nous rappelle le passé de l’Afrique marqué à la fois par des périodes difficiles, douloureuses et des périodes flamboyantes, faites de splendeurs. Quelles qu’aient été les empreintes, fait-il entendre, les résistances opposées par le peuple noir au nom de la liberté, de la justice et de la vérité ont toujours porté leurs fruits. Malgré les forces du mal, celles destructrices de tout espoir, « l’Afrique par sa force ancestrale a entretenu sa mémoire, elle plie mais ne rompt pas » et continue de dresser le rêve d’un avenir somptueux.

Dans cet ouvrage, l’auteur nous place sur la trajectoire d’une jeune femme africaine américaine. Personnage principale, Angela Yacine Boubou Morrison, dont le nom est un symbole révélateur de ses origines à la fois africaines et américaines, est consciente de son histoire et, a toujours nourri le désir de comprendre son passé, de renouer avec ses racines africaines. Cette jeune femme, qui a passé son enfance à Clinton Hill, un quartier résidentiel aux États-Unis, voit avec clairvoyance dès son jeune âge, les divisions imaginaires et absurdes, basées sur aucune réflexion rationnelle que les gens peuvent créer pour séparer les individus. Elle a compris qu’il faut s’approprier son histoire et continuer la lutte contre toutes idées séparatistes fondées sur les appartenances. Angela travaille dans le développement de réseaux informatiques et la programmation d’unités informatiques. Elle s’adonne à son travail avec un enthousiasme exaltant et participe au décloisonnement de toutes frontières physiques et au rapprochement des mondes.

 Angela, nous fait comprendre l’auteur, a senti un besoin boulimique de comprendre son histoire. Elle a conscience de la forte idéologie construite par les puissances avides de domination destinée à la falsification, à l’altération de son histoire et à décimer les belles pages de celle-ci. Avec ses propres recherches, ses lectures et les récits que lui transmettait son père, elle a décidé de se mettre sur la voie de la connaissance pour découvrir les luttes organisées pour la dignité du peuple noir. Elle a donc compris que « le peuple noir avait été décimé sur le fondement mensonger d’une humanité soi-disant non civilisée ». Et qu’il appartient au peuple noir de reconstruire sa propre histoire si l’on veut que la vérité jaillisse.

Son rêve de retourner sur la terre de ses ancêtres devient une réalité. Elle a été choisie pour accomplir une mission dans la partie Ouest de l’Afrique. Dès son arrivée en terre africaine, les premiers moments sont chargés d’émotion. C’est avec une grande effusion qu’elle s’y est posée. Cette terre qu’elle considère aussitôt comme sienne, celle de ses ancêtres. La terre qui a vu naître l’humanité, celle productrice de civilisation. Son voyage au Sénégal lui permet de découvrir les réalités qui existent en Afrique. Elle remarque les inégalités sociales et la misère qui sévit au sein de la population. Sa rencontre avec Anta Nkrumah Diallo dans le cadre de son travail lui permettra de découvrir les luttes faites par des hommes et des femmes d’Afrique pour la libération des peuples. Anta Nkrumah Diallo est technicien en informatique qui s’est approprié l’histoire africaine. Il porte des récits de vérité qu’il transmet. Ils décident tous deux de s’unir et de porter le combat de la Renaissance africaine. 

Dans cet ouvrage, l’auteur invite les africains à rompre avec le nombrilisme et à placer l’intérêt collectif au-dessus de tout pour servir les intérêts communs. Il propose l’unité africaine qui doit passer par une élévation de la connaissance. En ce sens, il dit : «  si l’on veut que le continent africain émerge, il faut nous unir et placer la connaissance comme facteur principal du développement ». Il propose de bâtir un vrai modèle de société à partir de nos références sociales et culturelles et adapté à nos besoins actuels. Il place un grand espoir sur la jeunesse, sur sa capacité de continuer le combat pour l’unité africaine.

Dans la dernière partie de son ouvrage, Amadou Elimane Kane montre ô combien il est important de former ce grand espoir pour bâtir l’avenir de l’Afrique. Cet épilogue heureux d’une Afrique unie est source de détermination et d’engagement pour les combats à mener. Il pousse à y croire même si cela parait impossible. En rappelant les victoires remportées par le peuple noir tout au long de l’histoire, il démontre avec assurance que le rêve n’est pas que rêve si l’on se bat pour sa réalisation, il devient réalité. Le rêve de Martin Luther King n’a pas été que rêve parce qu’il a été réalisé.

Waodia NIASSY, Étudiant en Master II en Droit des Affaires à l'Université Assane Seck de Ziguinchor

Un océan perlé d’espoir, Amadou Elimane Kane, roman, éditions Lettres de Renaissances, Paris, 2016

Ndongo Samba Sylla, la démocratie contre la République : de nouvelles perspectives épistémologiques

Ndongo Samba Sylla est un économiste du développement. Chercheur au Bureau Afrique de l’Ouest de la Fondation Rosa Luxemburg à Dakar, il est l’auteur de l’ouvrage Le Scandale commerce équitable. Le marketing de la pauvreté au service des riches, publié chez L’Harmattan en 2012. Dr ndongo samba sylla4

La notion de démocratie dans nos sociétés contemporaines semble être une idéologie acceptée par tous comme étant la conduite idéale des Etats avancés dans les systèmes politiques progressistes. Pourtant, dans l’histoire, l’idée de démocratie n’a pas toujours été aussi transparente comme elle semble admise aujourd’hui. C’est la réflexion que nous propose Nongo Samba Sylla dans son ouvrage fort intéressant La démocratie contre la République. Écrit dans une langue précise et accessible, ce récit de la démocratie dans ses dimensions historiques, politiques, institutionnelles, culturelles et philosophiques replace au centre un débat majeur que contient le progrès du XXIème siècle. Au fil des époques, il semble que la démocratie ait connu des dérives d’abord sémantiques puis et surtout des détournements idéologiques. Personne ou presque ne peut remettre en cause la défense de la démocratie, sans paraître suspect aux yeux de ses sujets les plus acharnés. La démocratie est devenue pour notre époque contemporaine une sorte de loi universelle au nom de laquelle on accepte certains consensus totalitaires de la pensée. La valeur « démocratie » appartient à la modernité et au discours intimidant dans lequel chacun est englué, au risque de ne plus questionner la réalité de nos pseudos démocraties. En effet, quel est donc cet idéal politique et humain sacro-saint qui traverse la majorité des sociétés et que l’on nomme la démocratie ? Comment a réellement pris naissance l’exercice de la démocratie ? Quelles sont les origines naturelles de la démocratie et ses significations ? Par qui la  démocratie a évolué durablement et sous quelle bannière ? Autant de questionnements qu’il apparaît pertinent de mettre en lumière pour sa faire une idée objective de nos sociétés éprises de démocratie.

Si l’on en croit les histoires de la langue, le mot « démocratie » est formé par les termes grecs « demos », signifiant « peuple » et « kratos » désignant le « pouvoir ». Ainsi, on pourrait définir l’origine de la démocratie comme étant « le pouvoir du peuple ». Mais il apparaît que son premier sens était plutôt situé dans l’idée de « la puissance du peuple », comme un mouvement violent dominant qui s’impose par la force et la prise du pouvoir. Ainsi sa définition initiale possédait une connotation plutôt négative, sans lien avec cette idée universelle et harmonieuse de la liberté des peuples à conduire la politique d’un Etat. Il en va de même pour le mot « peuple » qui d’une certaine façon pose problème. De quel peuple s’agit-il ? Dans nos consciences, le mot « peuple » renvoie à une domination par le nombre. Le peuple serait la grande majorité des citoyens d’une nation. Or, il n’en est rien. En politique, le mot « peuple » indique plus souvent les « représentants du peuple », soit l’expression d’une minorité composée des élites, des politiques, des juristes, des individus influents dans une société. Tout comme pour l’élection présidentielle, ce vote, qualifié de démocratique et appartenant à la souveraineté du peuple, n’est que le reflet d’un groupe d’individus citoyens qui choisit celui qu’il désigne comme étant le plus légitime. Et c’est celui qui réunit le plus de voix qui est élu. Un candidat n’est jamais élu par l’ensemble du peuple mais seulement par une partie. Il l’emporte simplement par une majorité mobilisée, sans qu’il soit tenu compte des abstentionnistes par exemple.  Ainsi celui qui est élu existe par la majorité des votants mais pas par l’idée sous-jacente du peuple tout entier d’une nation. Cette entité considérée « une et indivisible » est en réalité une construction mentale car le peuple, par définition, est hétérogène, divisé en groupes sociaux et en communautés dissemblables. Ainsi parvenir à faire  croire à l’existence d’un peuple national souverain relève tout simplement de l’utopie, voire de la démagogie. C’est ni plus ni moins qu’un glissement sémantique et idéologique largement exploité par les représentants politiques contemporains qui peuvent ainsi se revendiquer d’être du côté de la justice universelle puisque égalitaire et de protéger un espace défini comme un jardin d’Eden du bien, celui de la démocratie.

À force d’utiliser le terme « démocratie » en toutes circonstances et de le détourner de son contexte provoque des évidences fausses qu’il apparaît utile de démystifier. Ainsi le « logos » dominant est que la démocratie comporterait un aspect universel depuis l’Antiquité, que l’Occident serait le berceau de cette démocratie et que celle-ci s’apparente au meilleur système de gouvernance pour le développement et l’harmonie humaine. Dans notre réflexion, ce qui nous intéresse, c’est de voir comment la démocratie s’est métamorphosée en concept idéologique et démagogique. Dans les sociétés modernes, la souveraineté des peuples n’existe pas. La démocratie supposée a été justement inventée pour contenir les masses soupçonnées de vouloir se soulever pour s’opposer au pouvoir. Ainsi si la démocratie est déclarée, il n’y a pas lieu de se révolter. Car comme il a été dit précédemment, à l’origine, la notion de démocratie comportait une inquiétude, une démonstration violente conduite par peuple. À Athènes, dans l’antiquité, les citoyens de la démocratie étaient bien loin de l’image que l’on peut s’en faire aujourd’hui. Esclavagistes, peu enclins aux droits de l’homme, et de la femme en particulier, les Athéniens, pour être libres d’intervenir dans la vie étatique, devaient se libérer du travail et des contraintes, ce qui présupposait une certaine aisance financière. On pouvait toutefois ne pas faire partie de la classe possédante pour exercer des responsabilités citoyennes mais une sélection naturelle s’opérait parmi les plus nantis. Ceux qui jouissaient du droit de citoyen étaient peu nombreux en comparaison de l’ensemble du peuple qui restait soumis au travail, à l’esclavage, à l’appartenance ethnique et à la classe sociale de sa naissance. Ainsi cette idée démocratique de l’antiquité grecque est à prendre avec prudence car on voit bien que la notion de « démocratie » a pris une forme très différente telle qu’on l’entend de nos jours. À Athènes, on peut dire que quelques uns seulement maintenaient le « gouvernail » et l’image de l’ensemble du peuple qui gouverne semble bien surréaliste. Mais comme le pouvoir athénien n’était pas entre les mains d’un roi, de la  classe aristocratique ou des riches, on a considéré que le peuple, le « demos » avait de fait un pouvoir sur les affaires publiques, même si les citoyens œuvrant pour la cité étaient socialement sélectionnés. Ainsi la Grèce antique présentait un modèle étatique mixte entre une certaine forme de démocratie et un impérialisme dominant qui est loin de notre conception moderne.

La question alors demeure. Qui aurait inventé la démocratie ? Si l’on en croit les textes, les  recherches et qu’on les analyse objectivement, la démocratie ne peut pas avoir été inventée par les Grecs pour qui cette notion ne relevait pas d’une tradition. Même si l’on sait peu de choses là-dessus, on suppose que le concept de la démocratie aurait été ramené par les Grecs depuis l’Orient, par le biais des Phéniciens. On peut dire que l’antiquité grecque a contribué  à la mise en place de l’exercice d’un gouvernement à tendance démocratique en créant des institutions. Mais cette attribution de genèse à la société grecque relève plus généralement de la rhétorique pure, comme l’invention d’un récit ou d’un mythe qui s’est perpétué dans le temps. L’observation stricte de l’histoire grecque antique ne permet pas de dire que la civilisation hellénique est la détentrice de l’invention de la démocratie. On sait que les valeurs occidentales, occupées à la domination, ont beaucoup utilisé le récit grec comme étant le lieu de l’origine de la démocratie moderne et par extension de la liberté des peuples. La possession de ce sceau sacré n’a pas cessé d’occuper le récit occidental qui en a fait sien, plus comme une volonté utopique que comme une réalité objective et rigoureuse. On peut même parler ici de « manipulation romantique », comme le souligne Ndongo Samba Sylla dans son ouvrage, un exercice qui consiste à faire croire aux grandes vertus démocratiques du monde grec, alors qu’il n’était en réalité qu’une tentative d’exercice de la citoyenneté par les moins possédants, sans pour autant produire une société démocratique authentique qui serait d’ailleurs un danger pour les véritables détenteurs du pouvoir, c’est-à-dire les membres de l’aristocratie. Celle-ci par nature a toujours éprouvé du mépris, de la haine et de la crainte pour l’exercice de la démocratie. Selon elle, le despotisme de la masse est un plus grand danger que le despotisme d’un seul individu. La démocratie massacre et menace les privilèges naturels de la classe élevée destinée à la gouvernance par héritage, par succession. L’aristocratie athénienne a été bouleversée par les changements sociaux successifs et les révoltes qui ont vu apparaître la classe bourgeoise, les nouveaux riches des couches populaires. Ainsi la démocratie provoquait une sorte de tyrannie, de barbarie initiée par le peuple ignorant et infâme, incapable d’exercer le pouvoir, pris par la violence, les excès, la corruption, la malversation. La démocratie était aussi devenue l’ennemi de la philosophie qui se place au-dessus de la société, donc au-dessus du peuple. L’éviction de Socrate a profité aux opposants de la démocratie qui jusqu’au XIXème siècle ont cultivé la haine du système démocratique en vertu d’une absence égalitaire de la pensée.

À travers les péripéties de la démocratie de l’histoire grecque, on voit bien que celle-ci n’est pas l’apanage de la constitution culturelle et politique des classes dominantes et de l’organisation sociale du monde occidental. L’exercice de la démocratie détenu par les Grecs s’est construit eu fur et à mesure de l’histoire et de l’idéologie dominante, à travers un récit habilement masqué qui s’est répandu par le biais des élites sans jamais véritablement se revendiquer au nom du peuple. L’histoire de la royauté en France en est un bel exemple. L’histoire de la révolution française a renversé un temps les données mais artificiellement car l’élite d’aujourd’hui, se déclarant démocrate, ne fait que défendre ses propres intérêts au mépris de ceux collectifs appartenant au peuple. Ainsi si aujourd’hui la démocratie incarne la volonté humaine du bien, il n’en a pas été  de même durant de longs siècles, incarnant successivement la violence, le chaos, l’ignorance, la barbarie, vices que l’on attribue au peuple. L’Occident a même inventé le concept de la République pour contrer la démocratie réputée discordante, dangereuse et impie. Ainsi la démocratie contemporaine semble avoir mis tout le monde d’accord, ce qui paraît très peu probable eu égard à son histoire.

En résumé, on pourrait dire que la démocratie chez les Anciens est le gouvernement des méchants qui n’ont aucune légitimité intellectuelle et financière. Chez les Modernes, la conception de la démocratie est celle de la suprématie des « capables », de l’élite dominante qui forme une majorité politique. On voit bien ici toutes les contradictions qui s’y dessinent. Encore une fois, ce n’est pas le nombre des décideurs qui forme la démocratie mais bien ceux qui se réunissent en groupes politiques ou sociaux pour conduire une majorité mais jamais une assemblée absolue constituée de tous les citoyens. Le régime démocratique tel qu’on l’entend aujourd’hui est formé d’un groupe restreint appartenant aux classes dirigeantes qui détiennent des privilèges et qui sont loin d’envisager de les céder à d’autres, à la société dite civile par exemple, représentant le peuple d’un point de vue naturaliste. Les représentants politiques du peuple appartiennent eux à la fiction puisqu’ils fonctionnent sur des principes inégalitaires qui ne tiennent nullement compte de l’hétérogénéité des peuples des nations.

Ainsi aujourd’hui la défiance des peuples vis-à-vis des régimes politiques supposés démocratiques est grande. La question de l’éducation de masse a rationnalisé la problématique du possible, celui que les classes laborieuses, mais averties, peuvent aussi gouverner dans l’intérêt collectif. C’est sur ce postulat que les peuples réclament aujourd’hui plus de justice qui produirait une réelle participation populaire pour rendre les sociétés plus équitables. Et fait nouveau, cette répartition s’entend au niveau international, phénomène accéléré par la théorie des grands ensembles, du développement des réseaux numériques et de l’ouverture des marchés à l’échelle mondiale. Or on sait combien les inégalités sociales et économiques sont grandissantes et jugées inacceptables par l’ensemble des citoyens conscients. Le plus grand défi du XXIème siècle consiste donc à renommer le concept de démocratie dans sa véritable acceptation et de sortir du schéma puissant et dominant du monde occidental proclamé seul dans un esprit démocratique. L’histoire nous montre toute cette ambivalence. Il s’agit désormais de s’accorder pour produire à la plus grande majorité une démocratie juste qui permette un exercice de la pleine citoyenneté dans le temps humain.

C’est toute cette problématique captivante que nous propose l’ouvrage de Ndongo Samba Sylla et qui est une véritable réflexion sur la notion de démocratie aujourd’hui. Ses propositions, ses recherches documentaires et son analyse foudroient tous les stéréotypes et replacent la valeur « démocratie » au centre d’un débat qu’il serait salutaire d’avoir au sein de nos systèmes gouvernementaux. Ndongo Samba Sylla propose une véritable rupture épistémologique qui éclaire les consciences et invite les élites politiques, les intellectuels mais aussi les individus conscients et engagés dans la lutte de la justice humaine, à repenser nos systèmes politiques qui sont, le plus souvent le fruit de récits rhétoriques, utopiques et démagogiques que des espaces d’échanges et de culture démocratique. Cette invitation à la réflexion, à la philosophie de la direction d’une nation est un véritable plaidoyer pour la renaissance de l’implication des peuples dans la marche du monde.

Amadou Elimane Kane, poète écrivain, enseignant  et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

La démocratie contre la République. L’autre histoire du gouvernement du peuple, Ndongo Samba Sylla, éditions L’harmattan, Paris, 2015.

 

 

El Hadj Kassé ou l’art de la poésie qui rapproche

6621650 9988905« Le peuple est là

Qui attend

Juste un mot »

La poésie et la créativité sont des armes puissantes de résistance qui peuvent transmettre nos idéaux, nos révoltes et aussi nos espérances. L’art de la poésie, de la parole transcendée par les mots, le rythme et les images, est un puissant allié des portes de la culture et des chemins de la littérature. Ailleurs et ici d’El Hadj Kassé propose une initiation poétique qui raconte notre histoire, un va-et-vient entre notre mémoire et notre patrimoine historique articulés autour d’évènements d’un passé récent qui perdurent dans le présent. C’est de cette trace authentique et culturelle que naissent les mots et les images et qui rendent indélébiles ce qui nous constitue. Le recueil d’El Hadj Kassé est chargé de lumière et malgré quelques entailles désenchantées, il nous ramène à un besoin irrépressible et à une soif d’harmonie et de partage. Car notre ami et frère poète réclame justice, équité et épanouissement pour tous les hommes de la terre, pour « l’enfant de toutes les langues ». Et ce cri d’alarme est si terriblement fondé, si poignant tant la misère et le désespoir règnent sur notre terre, la terre. Et de ses images poétiques, il naît une ronde plurielle, un souffle qui nous transporte sur le paysage intérieur du poète qui est aussi le nôtre et qui nous parle. L’esthétique de la poésie d’El Hadj Kassé est extrêmement travaillée, avec une finesse unique et une précision incomparable qui amènent des lueurs puissantes et qui produisent « un verbe aux ailes de lumière ». Les vers d’El Hadj Kassé forment un ensemble rythmé qui traverse le recueil avec une belle musicalité et une profondeur artistique véritable qui inscrit la poésie de l’auteur dans une dimension littéraire à la fois exigeante et saisissante. Ces élans versés et taillés dans une langue époustouflante nous sidèrent et nous bercent comme des chants d’espoir, comme des mots d’avenir. Et puis il y a, tout au long du recueil, ces contrastes poétiques, si émouvants, si remarquables qui nous touchent au cœur, ces allégories magiques parsemées de tragique, de douleur et d’éclat, comme « la sombre clameur d’une éternité ». C’est sur ce fil fort et frêle, poétique et humain que nous entrons dans l’univers d’El Hadj Kassé qui nous emporte Ailleurs et ici pour rebâtir une géométrie de notre monde contemporain bouleversé, défiguré mais tellement en attente et qui ne demande qu’à renaître.

Ailleurs et ici, poèmes, éditions Panafrika – Silex/Nouvelles du Sud, 2014

Amadou Elimane Kane, poète écrivain, enseignant et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene