$(document).ready(function(){ chargementmenu(); });

Actualités 2016

Rencontre avec Amadou Elimane Kane à la médiathèque Edouard Glissant

Aek mediathequeAek mediatheque 2

 

Dans le cadre de la manifestation Présences Peules qui se déroule à la médiathèque Edouard Glissant de la ville du Blanc-Mesnil, Amadou Elimane Kane était l'invité spécial d'une rencontre autour de son oeuvre littéraire. Les bibliothécaires ont fait la présentation des ouvrages de l'auteur et une lecture active de la trilogie romanesque (L'ami dont l'aventure n'est pas ambigüe, Les soleils de nos libertés, Une si longue parole). Amadou Elimane Kane s'est entretenu avec elles et avec le public autour de ses engagements, de la poésie, de la littérature, de la pédagogie, de la mémoire, du panafricanisme et de ses convictions sur la transmission des valeurs de partage, de justice, de solidarité, de liberté et de fraternité. Cela a été aussi l'occasion de partager l'heureuse distinction qu'Amadou Elimane Kane vient de recevoir avec le Prix littéraire FETKANN ! Maryse Condé 2016, catégorie poésie, mention spéciale du jury pour le caractère pédagogique de l'action poétique de l'ensemble de son oeuvre. Amadou Elimane Kane a rappelé qu'Edouard Glissant a reçu ce même prix, dans la section poésie, en 2010 et lui a rendu hommage. Il a également dédié ce prix à l'équipe de la médiathèque qui l'a chaleureusement accueilli. 

Aek mediatheque 3Aek mediatheque 4

Prix littéraire FETKANN ! Maryse Condé 2016, Amadou Elimane Kane, catégorie Poésie, mention spéciale du jury

 
"Mémoire des pays du Sud / Mémoire de l'Humanité" - 13ème édition
 
Aek 3Vient d'être attribué à Amadou Elimane KANE - Mention spéciale du jury, Catégorie PoésiePrix
Pour le caractère pédagogique de l'action poétique de l'ensemble de son œuvre
 
Enseigner apprendre à apprendre par la poésie, l'oralité et la citoyenneté et les Saisons parlent aussi, conte poétique, avec les élèves du collège Charles Péguy de Paris (19e), Poésie citoyenne avec les élèves du collège Lucie Faure, Paris (20e), éditions Lettres de Renaissances, 2016, Dakar 
 
Le prix FETKANN ! de la mémoire a été attribué à
Gaël FAYE pour Petit pays, éditions Grasset, 2016, Paris
 
Le Prix FETKANN ! de la recherche a été attribué à
Pierre VERMEREN pour Les chocs des décolonisations, de la guerre d'Algérie aux printemps arabes, éditions Odile Jacobn 2015, Paris
 
Le Prix FETKANN ! de la jeunesse a été attribué au
Collectif Le Petit Quotidien pour La république et ses valeurs expliquées aux enfants, Aus grands aussi parfois ! éditions Play Bac, 2015, Paris
 
Le Prix FETKANN ! de la poésie a été attribué à
Joël CHAUX pour Des rosiers, éditions Tryptique, 2015, Montréal/Québec
 
Le communiqué de presse du Centre d'Information, de Formation, Recherche et Développement pour les Originaires d'Outre-Mer (CIFORDOM) est publié sur le site du 
Enseigner apprendre apprendre couv 5
 Aek 4Les saisons parlent aussi couv bat
 

 

 
 

Edition 2016 du Prix littéraire Fetkann ! Maryse Condé : L’œuvre poétique de Amadou Elimane Kane primée

Cet article est publié dans le journal Le Quotidien du 26 novembre 2016 Aek 3

L’édition 2016 du prix littéraire Fetkann a décerné la mention spéciale à l’écrivain Amadou Elimane Kane dans la catégorie Poésie. L’auteur de : «Enseigner apprendre à apprendre par la poésie, l’oralité et la cito­yen­neté et les Saisons parlent aussi, conte poétique, avec les élèves du collège Charles Péguy de Paris (19e), Poésie citoyenne avec les élèves du collège Lucie Faure, Paris (20e), éditions Lettres de Renaissances, 2016, Dakar» a obtenu la mention spéciale du jury, pour le caractère pédagogique de l’action poétique de l’ensemble de son œuvre.

Poète et écrivain Amadou Elimane Kane est l’un des plus prolixes de sa génération. Son œuvre s’inscrit «dans la vision d’une Afrique sans complexe et tournée vers sa renaissance». Cette distinction du prix littéraire Fetkann tombe comme une couronne qui vient à son heure, embellir le verbe de ce Sénégalais qui détient l’art ancestral de dire la poésie. En effet, «de sa voix pénétrante, le poète de la renaissance africaine permet aux poèmes de s’installer au plus profond de l’oreille de son auditoire, donnant à chaque mot le sens de sa plénitude». «Poétiser c’est pagayer la pirogue de l’amour vers les rives de nos libertés, pour célébrer l’échange, la parole, le sacré, l‘humain», disait Amadou Elimane Kane, par ailleurs Fondateur de l’Institut culturel panafricain de Yene.
Outre cet auteur, le prix Fetkann de la mémoire a été attribué à Gaël Faye pour son ouvrage Petit pays, (éditions Grasset, 2016, Paris) et le Prix Fetkann de la recherche est revenu à Pierre Vermeren pour Les chocs des décolonisations, de la guerre d’Algérie aux printemps arabes, (éditions Odile Jacobn 2015, Paris). Un communiqué reçu au journal Le Quotidien renseigne également que le Prix Fetkann de la jeunesse a été attribué au Collectif Le Petit Quotidien pour La république et ses valeurs expliquées aux en­fants, Aux grands aussi parfois ! (éditions Play Bac, 2015, Paris), tandis que le prix Fetkann de la poésie a été décerné à  Joël Chaux pour son recueil Des ro­siers, (éditions Tryptique, 2015, Montréal/Québec). Près de cent cinquante ouvrages ont, cette année, été soumis à l’appréciation des membres des Jurys qui comptent de nouveaux participants et où se sont distingués de nombreux lecteurs.

Ce qu’il faut savoir
Pour cette édition 2016, «Dans la catégorie Mémoire, pas moins de 70 ouvrages ont été retenus, 25 travaux dans la catégorie Re­cherche, 17 ouvrages pour la catégorie Jeunesse et 23 dans la catégorie Poésie», apprend-t-on sur le site de ce concours. Aussi, le Prix littéraire Fetkann Maryse Condé est-il ouvert à tous les citoyens du monde quels que soient leur origine, leur âge et leur nationalité«Les auteurs, édités ou non, mi­neurs ou majeurs, peuvent con­courir dans la catégorie de leur choix, seul impératif : les œuvres envoyées doivent mettre l’accent sur les principes républicains «Liberté, Égalité, Fra­ter­nité» et favoriser le travail de mé­moire des pays du Sud et de l’Humanité toute entière», précise-t-on.

Gilles Arsène TCHEDJI

Prix littéraire Fetkann : L’écrivain Amadou Elimane Kane décroche la mention spéciale du jury

Cet article est publié dans le quotidien Le soleil du 25 novembre 2016 Aek 4

L’enseignant chercheur, écrivain et poète sénégalais, Amadou Elimane Kane, vient d’être primé au Prix littéraire Fetkann ! Maryse Condé 2016. Il décroche ainsi la mention spéciale du jury dans la catégorie Poésie pour le caractère pédagogique de l'action poétique de l’ensemble de son œuvre aux Editions Lettres de renaissance. Militant panafricain, M. Kane est considéré comme le chef de file de la nouvelle génération des poètes africains. 

Selon un communiqué du Centre d'information, de formation, recherche et développement pour les originaires d'Outre-Mer, « la poésie d’Amadou Elimane Kane est faite de mélopées et de rythmes traversés par un souffle puissant qui entraîne le lecteur dans l’univers emblématique de l’auteur ». Ainsi, « de sa voix pénétrante, le poète de la renaissance africaine permet aux poèmes de s’installer au plus profond de l’oreille de son auditoire, donnant à chaque mot le sens de sa plénitude ».

Prix internationale africaine 2006, le poète Amadou Elimane Kane, « ancre son œuvre dans la vision d’une Afrique sans complexe et tournée vers sa renaissance ». Ses convictions et ses recherches dans le domaine du patrimoine historique et culturel africain l’ont conduit à créer l’Institut culturel panafricain (Icp) de Yène afin d’y promouvoir toutes les formes d’expression artistique et culturelle dans une perspective de connaissance et d’ouverture. Il est auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels figurent : « Les Soleils de nos libertés », « Enseigner la poésie et l’oralité », « L’Ami dont l’aventure n’est pas ambiguë », « Les Fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse ».

Le Prix Fetkann de la Mémoire est revenu à Gaël Faye, « Petit pays » Grasset 2016 ; le Prix de la recherche a été attribué à Pierre Vermeren pour  « Les chocs des décolonisations, de la guerre d'Algérie aux printemps arabes, éditions Odile Jacob 2015 ; le Prix de la jeunesse est décerné au Collectif Le Petit Quotidien pour « La république et ses valeurs expliquées aux enfants, Aux grands aussi parfois ! » Editions Play Bac, 2015. Joël Chaux pour « Des rosiers », éditions Tryptique, 2015, s’adjuge du Prix Fetkann de la poésie.

Ibrahima BA

 
 
 
 

 

Ndongo Mbaye, à propos de son recueil Les poètes meurent aussi : "Un clin d'oeil aux poètes qui se croient au-dessus de l'humanité"

Docteur-es-lettres, sociologue et journaliste, poète-écrivain auteur de : «Amours Savanes», «Les Lézardes du Silence», «Ombres» (éditions Acoria), mais également «Les poètes meurent aussi» (éditions Lettres de Renaissance), Ndongo Mbaye Professeur -Associé en Communication et Sociologie à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) et à l’Institut de formation en administration des affaires (Ifaa) à Dakar, est aussi membre du Comité scientifique de l’Institut culturel panafricain et de recherche de Yènne (Icp) au Sénégal. C’est ce poète d’une grande générosité intellectuelle, directeur des Universités d’été et du Département Lettres et Culture de l’Icp, responsable de la collection «Poésie» des éditions «Lettres de Renaissance» (France, Sénégal), chargé du Pôle Loisirs Retraités et Handicapés de la mairie de Choisy Le Roi (Val de Marne) Ndongo mbaye 7qui nous a fait l’amitié  d’une visite au journal Le Quotidien. Ce fut l’occasion de revenir dans un long échange sur son parcours, sa passion : la poésie et la littérature en général.

M.   Ndongo   Mbaye, on sait que vous   êtes   poète   mais   présentez-vous un peu mieux à nos lecteurs? 
Se présenter, c’est toujours un gros exercice dans la vie. Je suis né à Yeumbeul, il y a de cela quelques décennies. Donc Yeu­m­beul est mon berceau d’enfance, mon royaume d’enfance com­me dirait le poète Léopold Sédar Senghor, et où je continue à vivre encore des moments délicieux, savoureux. J’ai fait l’école primaire de Yeumbeul, puis le lycée Blaise Diagne. J’y ai fait tout mon cursus secondaire jusqu’au Baccalauréat. C’est quand j’ai eu le bac avec la mention bien que je me suis retrouvé à faire ce qu’on appelle les Pré­paratoires en France. Ce sont ces fameux lycées où on prépare les gens aux concours de l’agrégation, à l’école polytechnique, à toutes les grandes écoles aussi bien littéraires que scientifiques. D’ail­leurs c’est là où j’ai fait notamment la classe avec des gens très connus dans ce pays : l’ex ministre  des   finances   et   de l’économie El   Hadji  Amadou  Kane, ou encore celui qu’on appelle «l’hom­me du président», Arou­na Dia. Et bien d’autres. On s’était donc tous retrouvés en France… En France, après les Préparatoires, j’ai fait un doctorat en littérature. Littérature fran­çaise-africaine notamment  et j’ai beaucoup travaillé sur   le   18ème  et  le 19ème  siècle  français. Mais ma   thèse,  elle-même, s’intitulait «Les mentalités dans le roman sénégalais, images et présupposés du discours». Donc j’ai vraiment bouclé avec la littérature sénégalaise d’expression française, puis  ensuite comme  disait  ma mère,  je suis  un peu  boulimique de savoir et ça continue encore. Après j’ai fait un Dea en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. J’ai fait mon doctorat à Nanterre, Paris 10. Puis après mon Dea à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, puis j’ai fait un Dess en documentation- bibliothéconomie et relation publique à Sciences Po à Paris. 

Vous êtes par la suite revenu au pays ?
Oui. Après Sciences Po  Paris, je suis revenu au pays en 1983 pour enseigner à l’Ebad. L’Ebad a été mon premier point de   chu­te en tant que professeur à l’université. Donc  j’étais professeur  en bibliothéconomie,   en   documentation, catalogage-auteur-ma­tière, analyse docu­men­­taire,   ré­sumé etc. Et au bout de deux années, voyant que les perspectives dans ce pays, n’étaient malheureusement pas mirobolantes, je suis retourné en France où m’attendait d’ailleurs déjà un poste de fonctionnaire. Donc au début c’était à la mairie de Bagnolet en Seine St Denis, puis depuis 26 ans je dirige  ce service municipal de loisirs des  retraités et des handicapés de la ville de Soisi Leroy dans le Val de marne où dans quelques mois j’arrête. 

Vous arrêtez ?
J’ai assez donné en tant que fonctionnaire. Evidemment je vais continuer à donner des cours un peu par ci par là comme je l’ai fait à l’université de Dakar, à l’Ifaa : institut de formation en administration  des affaires, à Ségou au Mali où nous avons-nous-même  mis   en  place,  il  y  a   de  cela   presqu’un  an  avec   des experts africains, le système Lmd de l’université de Ségou. 

A la mairie vous allez à la retraite ou vous avez d’autres opportunités ? 
Justement je vais à la retraite ça m’ouvrira d’autres opportunités. Je vais à la retraite j’arrête donc ce qui pour moi est un travail de fonctionnaire territorial. En plus j’ai atteint vraiment le grade le plus haut. Je décroche pour revenir chez moi au Sénégal, pour plus donner à ce pays qui m’a beaucoup donné… Je n’ai jamais arrêté depuis une trentaine d’années d’enseigner dans ce pays…C’est un principe auquel je tiens beaucoup… C’est aussi l’ambition du cadre de l’Institut culturel panafricain de recherche de Yénne que j’anime avec mon ami et binôme Amadou Elimane Kane. Nous faisons aussi un travail très important en direction de la jeunesse, en direction de tous ceux qui veulent avoir une écoute, une oreille panafricaine, une oreille pour la renaissance africaine…. 

Vous  avez dernièrement  publié «Les poètes meurent aussi.» Quel message porte ce recueil de poèmes ?
Ce poème, ce long poème est un texte, un opus que j’ai voulu ainsi. J’ai choisi ce titre exprès. «Les poètes meurent aussi» c’est pour un peu faire un clin d’œil au poète dans sa tour d’ivoire, aux poètes tout d’un coup inspirés par les muses, aux poètes qui se croient immortels. Je dis bien qui se croient immortels et donc qui se croient aussi au-dessus de l’humanité. Quand j’envoie ce message je veux simplement surtout parler à tous les jeunes actuels, parce qu’ils ont écrit un seul texte, parce qu’ils ont gribouillé sur un bout de papier, parce qu’ils ont écrit un livre, ils se croient arrivés. Ils se mettent déjà dans un panthéon mythique en tant qu’écrivain. J’ai un très grand ami, l’écrivain Marouba Fall qui se définit comme «écrivant». J’aime bien cette définition de ce que lui et moi nous sommes. Cette part d’humilité et de modestie que nous devons garder en nous-même parce qu’écrire, c’est un travail de tous les jours. C’est un sacerdoce. Une fois que l’écriture t’a saisi, l’écriture ne te lâche plus. Et donc on a intérêt à faire preuve d’humilité et à transmettre cette parole de la modestie en disant écrire c’est un travail… Il faut toujours chercher le mot le plus précis possible qui sonne comme le mot magique et qui va faire que le texte devient un texte singulier, un texte spécifique. Il ne faut pas que ça sonne Sen­gho­rien ou Césairien, ou que ça sonne Birago Diop. Non ! Quand Ndongo Mbaye écrit,  il veut que ce texte qu’il écrit sonne Ndongo Mbaye… Le romancier, dramaturge congolais Kaya Mbacké Leye, Kaya disait : «J’écris pour faire pousser l’arbre qui imprudemment dans mon ventre et dans  mon cœur pousse et j’écris pour qu’il fasse plus humanité en  moi. J’écris parce que j’ai honte, pour ne pas faire honte à la page blanche». Je crois que cela renvoi à l’humilité. Cette humilité que moi je veux transmettre à cette jeunesse qui écrit et qui se croit tout de suite arrivée au sommet de l’écriture. Du coup, ces jeunes dorment sur leur talent, et ne font pas preuve de réécriture, de correction. Ils ne font pas preuve de recherche. Ils ne vont pas à la  source. Cette source fécondante dont parlait Senghor.

Senghor est mort, Césaire est mort même si leurs œuvres poétiques restent encore.
Les  poètes meurent aussi parce que nous  sommes entre la vie  et  la mort et qu’il ne faut jamais oublier que nous ne sommes que des mortels et quoi  que nous puisons faire dans ce monde, un jour-J, un moment-M nous partirons aussi. Pour cela, il faut que nous laissions derrière nous des traces d’éducation, une transmission d’héritage. Il ne faut jamais oublier que le chemin n’est pas le cheminement, que le chemin c’est juste un itinéraire géographique qui est tracé mais que le cheminement, c’est la manière dont on s’y meut, dont on y bouge, c’est la manière dont le corps, l’esprit se meuvent dans cet espace, la manière dont on chemine sur ce chemin. C’est ça qui m’intéresse.

Alors pourquoi rappeler que les poètes  ne  sont pas immortels ?
Nous les écrivains, comme le dit encore Marouba  Fall, nous les poètes nous sommes toujours dans une espèce d’amusement. Nous aimons nous amuser avec les mots, employer des métaphores, des images. Nous sommes toujours à la  limite du sérieux et de  la  légèreté. Evidemment, Amadou Elimane Kane me dit très bien et très fort dans sa  note de lecture mais également dans la préface de ce livre : «Oui Ndongo  Mbaye a beau dire, il a beau crié que les poètes meurent mais je suis désolé mon frère mon ami, mais les poètes ne meurent pas parce que justement, ils laissent derrière eux ces sillons, ces traces, ils laissent derrière  eux justement ce qui  fait sens, c’est-à-dire cette musicalité... » 

Vous faites allusion au choix des mots, mais est-ce que vous ressentez dans la poésie l’insuffisance des mots, pour aujourd’hui changer notre monde ?
J’ai écrit justement deux ou trois poèmes qui s’intitulent  «Les mots.» Je veux montrer à quel point les mots sont importants dans leur portée, dans leur sens, dans leur sonorité, dans leur signifié, dans leur signification mais en même temps, combien ils n’arrivent pas justement à traduire la réalité,  à dire la réalité. J’aime bien l’entre-deux, un l’entre-deux… Le mot peut dire des  choses, peut  porter la  vérité, mais le mot ce n’est pas la source de la vérité, il ne peut que visualiser la vérité,  la porter, la dire, la scander, la hurler, la crier, la clamer la déclamer et c’est ça en fait la réalité, le but, le sens du mot. Le mot restera toujours inferieur à la réalité, c’est-à-dire qu’il n’arrivera jamais à reproduire cette réalité. C’est d’ailleurs là, notre frustration nous autres écrivains et poètes. Frustrations de ne pas pouvoir justement dire avec le mot tout ce que nous voulons dire…      
 
Est-ce qu’il y a encore un pouvoir de la poésie, de la marche des peuples ? 
 Heureusement d’ailleurs !  Je crois que c’est mon ami le poète Amadou Lamine Sall  qui a l’habitude de dire que s’il y a un espace qui doit sauver le monde, ce sera l’espace de la poésie, ce sera le rêve des poètes, ce sera l’espoir des poètes, ce sera la force des mots qui va justement télescoper  la puissance des peuples, ce sera justement le poème dans toute sa force qui va scander tellement scander l’autre qu’il va faire exister…En disant cela, je pense simplement à la parole africaine dans la tradition. Pourquoi le griot est si important dans la tradition, pourquoi le dialy a un sens ? Parce qu’il faisait exister la parole. C’est pour cela qu’on  nous disait : «Attention, la parole peut être bénéfique. Mais, elle peut être aussi très maléfique. Ne jamais la sortir de son ornière de la bouche, de l’ornière du cerveau, de l’esprit, sans l’avoir déjà pensée et repensée»…Si le poète ne sauve pas le monde personne d’autre ne le sauvera.

Pourtant la poésie disparait de nos écoles ?
 Vous mettez le doigt sur un problème extrêmement important et qui fait d’ailleurs que, en disparaissant de la  sphère éducationnelle,  la sphère de l’école  en même temps aussi, elle disparait du coup en tant que vocabulaire, en tant que grammaire en tant que ce dont cette poésie  est porteuse, des autres sphères de l’éducation, du lycée, de l’université. Combien de fois  je me suis arraché le peu de cheveux qui me reste sur la tête, quand j’ai devant moi des étudiants  qui sont en Master et qui n’arrivent pas à écrire un texte cohérent. Cela veut dire qu’ils ne sont plus soumis à l’importance de la langue. Car, la poésie, c’est juste l’importance de la langue dans toutes ses déviations, dans toutes ses ruses… Les jeunes d’aujourd’hui malheureusement, sont vides de sens par rapport à la lecture, par rapport à l’écriture…Lire, c’est non seulement  récrire  le texte que l’autre a écrit, c’est une réécriture de la lecture, mais, c’est aussi un partage de  générosité, un partage de regard, de sens. Et si on ne revient pas à ça, cette éducation aujourd’hui, ce système scolaire dans ce pays aura encore d’énormes problèmes. Ce serait comme si on construisait un bâtiment qui repose sur du coton, sur des fondations usées. Si on ne revient pas aux fondamentaux de l’éducation, à faire une lecture précise de la situation, on pourra mettre les milliards qu’on voudra, 30% du budget, 50% du budget de  l’Etat, jamais l’école sénégalaise ne sera debout…..

Quel regard vous portez aujourd’hui sur la littérature africaine, sur la poésie africaine particulièrement sénégalaise ?
J’ai l’habitude de dire à mes amis écrivains et poètes, surtout à la jeunesse qu’il ne faut pas que l’écriture, soit dans une course effrénée. Nous avons la chance dans ce pays d’avoir eu de grands hommes de lettres. Je reçois beaucoup de jeunes qui m’envoient des textes poétiques, sublimes, beaux bien écrits, mais avec tellement de fautes de grammaire et de vocabulaire. Chaque fois, je leur dis : le texte est beau mais revenez aux fondamentaux, retravaillez, allez lire, écrivez un mot, réécrivez-le, effacez-le, ré effacez-le, cherchez le mot qui tonne, le mot qui détonne, le mot qui va étonner. C’est ce mot-là qui fera la différence, votre part de poésie, c’est ce mot-là qui fera votre singularité. N’essayez pas de plagier Césaire, Senghor, Amadou Lamine Sall, ou Marouba Fall ou un Ndongo Mbaye. Non, portez votre propre parole d’écriture et prenez le temps d’installer votre écriture (…). Et nous avons la chance d’avoir beaucoup d’écrivains en herbe, des jeunes qui sont très motivés, mais qui sont juste trop pressés de devenir de grands écrivains. Ils sont juste pressés d’envoyer leur livre, leur texte, leur manuscrit chez un éditeur… Il faut que nous ayons le respect du lecteur. Et si nous avons ce respect du lecteur, cette littérature sénégalaise et au-delà, la littérature africaine qui est belle aussi sera plus visible à travers le monde…

Dans les années 60, 80, on parlait effectivement des belles lettres sénégalaises avec de grands auteurs. Mais, est ce qu’il y a encore ce regard sur la littérature sénégalaise aujourd’hui ?
Heureusement qu’il y a encore ce regard, parce qu’il y a des écrivains, des poètes qui se bagarrent dans l’espace de la promotion de l’écriture, de la lecture, la promotion de beaux textes qui sont édités par des grandes maisons d’édition. Il y a une plume sénégalaise, africaine qui est là. Il y a une réelle promotion de l’écriture africaine, de l’écriture sénégalaise : les Mamadou Samb, Amadou Lamine Sall, Amadou Elimane Kane, Marouba Fall et bien d’autres se bagarrent et écrivent non seulement des romans, de la poésie mais aussi du théâtre, la tragédie, la dramaturgie, des essais philosophiques… Je crois que tous ces gens-là sont dans une dynamique d’écriture  et surtout ils prennent le temps de respecter le lecteur, de porter donc en conséquence une écriture qui soit lisible, mais qui soit bellement lisible. Une écriture qui soit dans une dimension du compréhensible, qui soit en même temps aussi dans une dynamique de pouvoir porter des valeurs… 

Est-ce que comme Boris Diop vous pensez vous mettre dans la promotion des langues nationales en écrivant par exemple en wolof ? 
Cette relation aux langues nationales, moi je n’ai pas attendu maintenant pour le faire. J’écris en  langue nationale. J’écris en wolof.   Parfois même des musiciens, de jeunes rappeurs me demandent de leur écrire des textes en wolof, ce que je fais avec plaisir et jubilation d’ailleurs. Mais ces langues nationales aujourd’hui, c’est le nœud gordien de la littérature sénégalaise et même au-delà africaine. C’est que nous avons balisé le terrain avec le français,  nous avons balisé le terrain avec l’anglais, nous avons balisé le terrain avec l’espagnol, le portugais etc…, selon  les zones d’influence coloniale ancienne lusophone, francophone, anglophone et maintenant, comme disait Cheikh  Anta Diop, «la conscience historique, les langues africaines et notre littérature ne peuvent être sauvées, ne peuvent être comprises, ne pourront perdurer» que si enfin comme l’a fait Boris et d’autres avec «Domi golo», ont créé une maison d’édition dont le travail consiste justement à vraiment aller dans le sens-là. Boris est quelqu’un qui a une dimension non seulement intellectuelle mais humaine et de partage. Il connait les enjeux, il sait qu’actuellement les enjeux sont là, dans cette  pratique de nos langues… Quand Cheikh Anta parlait de langues nationales, il parlait surtout de la vulgarisation du savoir. C’est ce qui est plus important…

Avec ce vent de panafricanisme, de nationalisme qui souffre dans le milieu de la littérature  est ce que la littérature francophone a encore un sens pour les auteurs africains que  vous êtes? 
La littérature francophone n’a de sens encore aujourd’hui que par rapport à l’espace francophone et il ne faut jamais oublier que la littérature francophone est faite plus de littératures étrangères à la France que de littératures qui sont en France. Maintenant la francophonie est faite plus en dehors de la France que de l’intérieur de la France. Ce qui fait que c’est l’Afrique et les autres  parties du monde qui font cette littérature. Et chaque fois, je dis il n’y a pas besoin de nous amputer d’une richesse. Ce qu’il faut, c’est qu’on revienne à nos fondamentaux, qu’on travaille nos langues nationales et  qu’on puisse leur donner une dimension encore plus importante que celle que nous avons donnée justement à ces langues anciennement d’obédience coloniale. Les choses vont se faire dès l’instant où on va installer notre système de savoir, notre système de réflexion, notre système de transmission, notre système d’écriture, de littérature sur nos propres réalités linguistiques, nos propres langues nationales. En ce moment, il va y avoir une distanciation qui va s’opérer par rapport à la langue française qui ne sera plus après qu’une langue de seconde zone. Mais je crois qu’il faut que le travail soit fait et que depuis la maternelle jusqu’à l’université, que tout le monde soit branché sur les langues nationales….

Vous êtes né en Afrique, au Sénégal vous avez évolué plus de 20 ans en Europe. Est-ce que vous vous considérez aujourd’hui comme un fils de la mondialisation ?
J’ai l’habitude de dire après 42 ans de vie en France que je n’aime pas ce mot : mondialisation. Mais comme c’est le mot qui existe et qui est là, il faut se dire que si on n’agit pas dans la mondialisation, la mondialisation doit agir contre nous. Ce qui est le plus important c’est de savoir ce que nous projetons de faire avec cette mondialisation ? Comment nous devons nous installer au cœur de cette mondialisation? Qu’est-ce que nous devons apporter à cette mondialisation pour continuer à exister, à être ce que nous sommes et ne pas être en reste ? Et je crois qu’en ce sens, il faut revenir à ces fondamentaux que je ne cesse d’évoquer et d’invoquer. C’est-à-dire au fait d’être nous-mêmes. Quand les Japonais vont à la mondialisation ils sont eux-mêmes. Les Chinois sont eux-mêmes, les Brésiliens, les Américains… La mondialisation nous a englobés, il faut donc que nous  Africains, soyons ce que nous sommes, que nous puissions garder notre identité intrinsèque et que nous sachons faire preuve de lecture de notre récit. Que nous-mêmes nous écrivions les textes de notre propre récit. Et si nous arrivons à cette mondialisation, avec comme tous les autres peuples, notre propre texte, et bien, le partage ne pourra être qu’équitable. Mais si nous venons avec les valeurs des autres, si nous venons défendre les couleurs des autres, si nous venons sans ce qui nous fonde intrinsèquement, ce qui est dans nos racines et fait que nous tenons debout, nous ne pourrons jamais avoir un seul fruit de cet immense arbre qu’est la mondialisation. 

Pour terminer cet entretien nous vous demandons de nous recommander trois lectures ?
Je vous recommande de lire : «Nations négres et culture» de Cheikh Anta Diop. C’est un livre fondamental. Il faut lire également un texte comme «Jonathan Livingston le goéland» (Ndlr, une œuvre de l’écrivain Richard Bach, ancien pilote de l’armée de l’air américaine). Lire aussi «Le Prophète» de Khalil Gibran. C’est un texte de la spiritualité. Puis lire enfin «Le Mahdi» écrit par Assane Sylla et l’Imam Mouha­madou Sakhir Gaye sur Seydina Limamou Lahi. Et le texte sur la philosophie morale des Wolof du professeur Assane Sylla. Ces textes me paraissent fondateurs dans le sens de la tolérance, de la spiritualité, ce dont l’humanité doit être porteuse. C’est Lima­mou Lahi Baye Lahi qui disait que «le monde est une pourriture d’une charogne et que seuls les chiens et les charognards s’en repaissent». Ce n’est pas pour rejeter la dimension heureuse de ce monde. C’est juste pour dire attention ce monde ne mérite pas qu’on y apporte la violence, qu’on y fasse du mal à l’autre pour s’accaparer des biens matériels et terrestres. Il y a quelque chose de plus fondamental, c’est la dimension du savoir dont parlait Mandela. Il disait : «l’arme la plus redoutable qu’on puisse donner à quelqu’un c’est l’éducation». L’éducation c’est le sens de la tolérance contre toutes ces dérives sectaires, contre l’extrémisme. L’éducation c’est le sens du partage, c’est aussi l’héritage et la transmission. C’est cela que nous devons laisser aux générations futures. Pour que cette planète puisse abonder dans le sens du bonheur.

Propos recueillis par Gilles Arsène TCHEDJI 

Entretien avec... Amadou Elimane Kane : «L’école coloniale nous a réduits à néant»

Cet article est publié dans le journal Le Quotidien du 13 octobre 2016 Aek quotidien

Amadou Elimane Kane, auteur prolifique, éclectique et transgenre, publie un nouveau récit, aux éditions Lettres de Renaissances, intitulé Moi, Ali Yoro Diop La pleine lune initiatique, qui raconte l’histoire d’un combattant contre la colonisation pour rétablir la liberté et la justice. Pour mieux comprendre cette œuvre, nous avons rencontré l’écrivain-poète.

Après Un océan perlé d’espoir, Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse et Enseigner apprendre à apprendre par la poésie, l’oralité et la citoyenneté, vous poursuivez votre travail de valorisation de la culture africaine en publiant un nouveau titre pour cette année 2016. Qu’est-ce que vous racontez dans votre nouveau livre ?
 C’est une histoire qui m’a profondément marqué et dont j’entendais parler depuis longtemps dans mon environnement familial et culturel. Et je voulais en savoir plus sur l’histoire d’Ali Yoro Diop, un homme qui, au début du XXème siècle, a résisté à la présence française en réclamant la justice des droits humains. Comme ce sont des questions qui me mobilisent depuis longtemps, je me suis senti concerné et j’ai eu envie de relater cette histoire, au moyen d’une trame romanesque. Je précise que ce livre est le premier  tome d’une trilogie qui s’inscrit dans une démarche de déconstruction, en vue d’un véritable paradigme intellectuel africain. L’histoire d’Ali Yoro Diop est basée sur des faits réels, issus d’archives écrites et orales dont je me suis servi pour bâtir l’intrigue. Je me suis vite rendu compte qu’Ali Yoro Diop n’était pas celui qu’on a voulu nous faire croire, un illuminé qui aurait perdu l’esprit. Il connaissait l’histoire africaine, ses origines et ses empires, et il s’est opposé à l’envahissement des colonisateurs, car il avait une conscience aigüe de la lutte contre l’injustice. Il a résisté tout simplement à la présence française, au péril de sa vie, car l’impérialisme occidental était en train de broyer notre dignité et notre histoire collective. 

On voit en effet que votre œuvre contribue à parler de l’Afrique d’une autre manière. Comment décidez-vous d’écrire sur un sujet comme celui-ci ? 
Si j’ai choisi d’exhumer le récit d’Ali Yoro Diop, c’est parce que je pense qu’il est grand temps de rétablir certaines vérités historiques et de déconstruire le schéma colonial, et notamment à travers nos récits. Partout sur le continent, il a existé des hommes pour dire non mais on les a enterrés et ils sont retombés dans l’anonymat le plus désolant. Ali Yoro Diop n’a même pas de sépulture au Fouta Toro. Cela prouve bien dans quel carcan on a voulu nous enfermer, pour ne pas honorer la mémoire de ceux qui voulaient sauver notre identité. Je veux juste rappeler que l’Afrique a connu plusieurs tragédies humaines et culturelles. Je ne le dis pas pour réactiver un processus de victimisation, nullement. Je le dis pour que l’on comprenne bien ce qui en résulte et comment aujourd’hui, et dans le futur, nous pouvons les dépasser. Il y a eu la traite, la déportation et l’esclavage qui ont décimé nos liens sociaux et nos forces humaines. Lors de la conférence de Berlin en 1884, les Occidentaux ont divisé notre continent d’un point de vue géographique, économique et social. Mais cela a été bien plus loin encore ; le partage absurde des terres africaines et l’anéantissement de leurs structures sociales, pour créer les frontières artificielles que nous connaissons encore, ont déséquilibré l’ensemble de nos modes de vie, de notre histoire, de notre mémoire et de notre patrimoine. La colonisation des territoires a aussi eu un impact énorme sur notre psychisme car cela a détruit nos espaces physiques et nos espaces mentaux. L’école coloniale nous a réduits à néant par une volonté toujours plus féroce à nous dominer. 

Vous voulez dire que nos sociétés n’ont pas d’existence propre ?
Au contraire, elles ont une existence bien  réelle et possède une identité profonde mais celles-ci ont été décimées mentalement, comme je l’ai dit précédemment. Car depuis 600 ans, qu’est-ce qu’on nous propose de raconter de l’histoire africaine ? Celle-ci débuterait à la fin du XIXème siècle grâce aux forces civilisatrices occidentales. Ce qui est bien entendu une tromperie, voire un massacre culturel et intellectuel. C’est pourquoi je pense qu’il faut en finir avec toute cette imagerie qui est malheureusement encore transmise, et qui consiste à dire que l’Afrique serait née de l’Occident. Encore en 2007, Nicolas Sarkozy, président de la France, avec force et nihilisme, affirme que l’Afrique n’est jamais entrée dans l’histoire ! C’est tout le contraire, notre histoire est profondément ancienne, elle constitue même le point de départ de l’humanité. Nous ne devons plus fonctionner par mimétisme occidental car c’est une erreur grave. Je n’ai rien contre ces pays mais nous devons impérativement faire l’état des lieux de notre patrimoine culturel pour rétablir tout ce que l’on nous a subtilisés. Pour cela, il s’agit d’écrire nos propres récits, avec à l’esprit notre narration collective. 

Qu’est-ce que vous entendez par narration collective ? 
Comme je l’ai dit, notre patrimoine a été nié. Il s’agit pour nous de réécrire notre propre espace culturel avec nos récits, nos mythes, nos croyances, nos langues. Nous devons reconstituer notre patrimoine historique, culturel et social dans ses vraies définitions et dans son identité remarquable. Je pense qu’il faut entériner la sauvegarde de notre monde, pour vivre la consécration de notre histoire qui ne peut plus être celle d’une autre culture, la culture occidentale. Il s’agit pour nous d’écrire nos propres récits, formant une narration collective qui permette la réhabilitation définitive de notre patrimoine et de nos empreintes culturelles et sociales. De reformer cette narration collective permettra non seulement de partager notre histoire commune mais aussi de redessiner les perspectives du futur, de nos besoins, de nos stratégies, en matière d’éducation, de droit, de politique unitaire et de citoyenneté. Nous aurons alors un tracé ayant du sens pour répondre à nos véritables besoins sociaux, éducationnels et humains. 

Sur quelle base peut-on alors considérer le patrimoine africain ? 
La culture nègre est un héritage de l’Egypte pharaonique. Et nous le savons grâce notamment aux travaux de Cheikh Anta Diop et de Théophile Obenga. Par exemple, et contrairement aux idées reçues, les traces écrites les plus anciennes se trouvent en Egypte pharaonique. Les chercheurs datent à -4000 les premiers pictogrammes connus de la Vallée. Si l’on compare cela aux textes les plus anciens en Occident, ceux-là apparaissent seulement en -1400, ce qui confère un écart très important entre le système pharaonique et le milieu indo-européen. Ainsi la question de l’antériorité de l’écriture pharaonique semble résolue.  C’est donc intéressant de faire émerger les traces de la littérature, sous ses différentes formes au sein de la culture pharaonique et de sa préexistence au cœur de l’histoire de l’humanité. Cette influence originelle a contribué à la création du mythe occidental qui serait à l’origine de l’écriture. Or, si l’on s’attarde sur les écrits de l’Egypte pharaonique, on constate que les aspects religieux, philosophiques ou romanesques sont bien présents. Ce qui renforce l’hypothèse que l’Egypte pharaonique possédait les clés de la création littéraire. 

A travers ce que vous dites, on reconnait aussi vos déclarations et vos écrits autour de la renaissance africaine. Pouvez-vous nous rappeler ce que cela recouvre ? 
La renaissance africaine est une démarche qui propose un ensemble de valeurs en rupture avec les représentations afro-pessimistes. Cette démarche de rupture doit s’accompagner d’une unité africaine avec pour levier plusieurs articulations qui permettent d’œuvrer pour la renaissance : une unité culturelle avec la réappropriation du patrimoine historique ainsi que l’exercice des langues nationales ; mais aussi une unité économique et monétaire avec une réelle exploitation des richesses naturelles du continent et enfin une unité politique d’où doit émerger une véritable démocratie, la défense des droits humains fondamentaux et la lutte contre les corruptions. Mais cela doit s’accompagner d’une réelle prise de conscience, selon laquelle chaque africain doit recouvrer une image juste de soi avec l’estime et la confiance nécessaires à la réhabilitation de ses valeurs humaines, sociales, culturelles et artistiques. C’est pourquoi je crois aussi à la constitution des Etats-Unis d’Afrique car seule l’émergence d’un Etat fédéral est viable. Encore aujourd’hui, on est dans des stratégies d’évitement et l’Africain est son propre fossoyeur, un ennemi pour lui-même, en continuant de fonctionner sur des concepts iniques qui n’ont aucun sens. Les Occidentaux nous parlent de développement tout en continuant de tirer les ficelles financières et politiques. On ne va jamais se développer de cette manière, c’est un leurre. Certains hommes s’autoproclament penseurs du futur alors qu’ils ne sont que dans l’aliénation d’un académisme qui nous tire vers le bas et qui ne correspond pas à nos enjeux. 

Qu’est-ce que vous proposez pour remédier à cet immobilisme et engager le changement ? 
Je propose que la pensée soit partagée et que la réflexion soit ouverte sur nos paradigmes culturels et sociétaux. Souvent, les défenseurs du patrimoine africain, nous n’avons pas suffisamment la parole. Nous sommes interdits d’antenne, on torpille notre travail, avec ce sentiment encore trop présent de ne pas exister. N’oublions pas que Cheikh Anta Diop est mort avec le titre «d’assistant», sans reconnaissance et combattu jusqu’au bout. Son livre Nations nègres et cultures a été refusé partout et ceux qui ont reçu des titres n’ont rien produit. Trop souvent, on nous refuse l’antenne médiatique et l’expression dans l’espace public. On est confronté à des comportements d’évitement. En somme, nous ne devons rien attendre des hommes fantoches mais nous battre pour une reconnaissance légitime. Vous savez, en France, j’ai fait tout un travail de recherche en pédagogie autour de la poésie et de l’oralité. Il y a vingt-cinq ans, j’étais marginalisé, voire ridiculisé. Mais désormais, on reconnait mon travail au sein de l’institution de l’éducation nationale car on a compris que ce travail des fondamentaux de la langue, de la culture et de l’identité contribue à l’émergence des savoirs et des apprentissages. Au Sénégal, on ne parle pas de cette avancée et on nous évite. Mais nul n’est prophète chez soi ! 

C’est pour cela que vous avez créé en 2012, l’Institut culturel panafricain et de recherche qui se situe à Yenne ? Racontez-nous comment vous avez imaginé ce lieu de culture ? 
Oui, je voulais un espace de liberté où il soit possible de défendre notre idéal panafricain tout en demeurant dans l’ouverture culturelle, pédagogique et artistique. Et que nous soyons nos propres créateurs d’une structure qui parle de nous, de notre histoire, de nos arts, de notre diversité culturelle, sans enfermement. Nous avons aussi fondé une maison d’édition pour exister par nous-mêmes, sans qu’on nous oblige à penser sur le modèle occidental. Très souvent, la littérature africaine qui est publiée est tournée vers le commercial, ou le divertissement. Mais nous avons aussi une littérature qui engage notre propre récit et qui doit exister comme source de résistance. N’attendons rien de l’Occident ou des hommes à sa solde. Continuons à porter nos valeurs, nos cultures, nos arts, nos langues pour porter un regard sur nous et sur l’humanité, restons debout pour contrecarrer le refus de nous donner la parole. Cette parole, nous devons la prendre sans peur et sans honte. 

Pour citer vos propres mots, vous parlez de «décolonisation intellectuelle». Pouvez-vous nous en dire plus ? 
Oui, la décolonisation n’est pas seulement géographique ou politique. Elle doit s’accompagner d’une libération culturelle, philosophique et linguistique. Car on sait qu’une civilisation doit être maîtresse de son histoire, de ses valeurs, de sa conception sociale pour pouvoir assurer son devenir et son rapport au monde. Je pense que, nous Africains, nous devons mener ce processus de décolonisation mentale jusqu’au bout. Car nos sociétés sont encore trop conceptualisées autour des modèles des puissances occidentales qui ont, dans un souci de domination permanente, bouleversé tous nos schémas culturels, historiques, philosophiques, spirituels pour nous laisser exsangues et en rupture avec notre héritage ancestral. La pensée, la spiritualité et la résonnance culturelle de l’Afrique doivent reprendre leurs droits pour pouvoir contenir une influence occidentale encore trop paralysante pour  notre épanouissement. 

Comment ?
Je pense que la question linguistique est très certainement l’axe par lequel nous pouvons recouvrer notre mode de pensée. Nos éducations, nos travaux d’écriture, de recherche, d’oralisation sont dominés par les langues étrangères. Ce qui nous place dans ce que l’on peut nommer «l’esclavage linguistique». On sait combien une langue est médiatrice d’une culture, synonyme d’une vision philosophique et combien le mental intervient dans l’exercice d’une langue. C’est pourquoi nous de­vons valoriser nos langues africaines, nous devons travailler pour qu’elles soient de nouveau un mode de transmission, au sein de l’école notamment, pour refaçonner nos empreintes culturelles qui demeurent profondément attachées à la conception spirituelle de la cosmogonie africaine. Ainsi, nous avons tout un travail de reconnaissance à faire pour pouvoir affirmer notre totale liberté culturelle en utilisant nos langues originelles au cœur des sociétés. Nous devons créer nos propres outils linguistiques pour lire, dire, écrire dans nos langues nationales. Offi­cialisons une langue commune qui soit africaine pour l’avenir de notre patrimoine historique. Cette libération linguistique permettra de conduire une véritable renaissance culturelle et identitaire africaine qui sera la réponse à une volonté unitaire et panafricaine.

Propos recueillis par Gilles Arsène TCHEDJI

Aimé Césaire et Amadou Elimane Kane à Fort de France en juillet 1990

A l'occasion de la création de la revue Kemit en mai 1990, le Bulletin du Mouvement international négro-africain Cheikh Anta Diop, la rencontre des deux poètes. Séduit et enthousiaste, Aimé Césaire a tout de suite soutenu la revue présentée par Amadou Elimane Kane, responsable de l'école africaine. 

Aek et aime cesaire

 

Sada Kane : La passion du récit culturel

La richesse d’un espace culturel influent est constituée de créateurs, de penseurs, d’intellectuels qui produisent les matériaux artistiques et patrimoniaux de nos imaginaires pour la postérité. À ceux-là s’ajoutent toutes les femmes et tous les hommes qui se font le relais médiatique de la culture pour transmettre au grand public les créations majeures à un moment donné de l’histoire pour engager la réflexion. La multiplicité des médias du monde contemporain n’a pas supplanté l’exigence que l’on suppose de celui qui informe, de celui qui met en contradiction les idées pour permettre le débat social. Sada kane

Sada Kane est une des figures emblématiques de la télévision sénégalaise. À l’heure d’Internet et de la vitesse de l’information éphémère, il a su conserver son aura médiatique et pédagogique grâce à un professionnalisme exceptionnel. Au sortir de l’adolescence, je me souviens encore de l’émission Regards que Sada Kane conduisait à la Radio Télévision Sénégalaise. Puis en m’éloignant de la terre natale, je suis resté distant du bruit médiatique quotidien que chaque pays connait. Mais la présence de Sada Kane a toujours été prégnante dans les débats télévisuels. La première chose que je peux dire est l’exigence que Sada Kane impose lors de la fabrication de ses émissions. Il possède une vision culturelle, littéraire, et artistique de l’environnement créatif sénégalais. Par une construction intellectuelle et une organisation médiatique précise, il parvient à mettre en scène des débats qui vont bien au-delà de la simple promotion artistique ou le vedettariat. Ses plateaux, qu’ils soient occupés par des artistes, des figures intellectuelles expérimentées ou en passe de l’être où le débat tient lieu de liens sociaux et de connaissances, ou qu’ils soient plus intimes comme dans l’émission L’Entretien, tous ont la même nature profonde, celle de la rigueur et de l’échange d’idées. Selon moi, c’est parce que Sada Kane, qui est un véritable homme de culture et passeur de culture, porte un regard libre, bienveillant et constructeur d’échanges et d’empathie. Admirablement orchestrées, les émissions de Sada Kane sont devenues des référents culturels dans notre conception audiovisuelle. On peut même dire qu’il est un visage, une voix, une personnalité de télévision à nul autre pareil.

Pour avoir eu la chance d’être son invité sur le plateau de L’Entretien, je peux dire que j’ai eu un grand plaisir à le rencontrer, moi qui ne suis pas un habitué des émissions de télévision. Le cadre qu’il pose au préalable est celui de la confiance, du dialogue pour ensuite entrer en profondeur dans des questionnements sociétaux, à travers le prisme de la littérature, de l’histoire et de la culture. Parce qu’il a une connaissance fine de son sujet, de celui qu’il invite et qu’il travaille avec perspicacité, il suscite en permanence l’interaction, le débat, la contradiction, autrement dit la rupture épistémologique. Et c’est ce qui me séduit particulièrement chez lui, en regard du cadre contemporain audiovisuel où la communication a pris la place de la pensée. Sada Kane est à l’écoute de l’autre en permanence et par sa douce fermeté toute en subtilité, il parvient à vous rendre plus lumineux, plus intelligent, plus performant. Ces qualités humaines sont suffisamment rares pour ne pas oublier de les souligner. Cela relève également de sa grande expérience du débat, de l’entretien télévisuel qui le place comme un créateur d’idées à travers la parole des autres. Cette expression intelligente orale et visuelle que Sada Kane maîtrise parfaitement permet un dialogue véritable, sincère et qui fait avancer notre propre vision du monde.

Pour ma part, malgré le trac et le doute qui m’assaillent souvent, je me suis senti écouté, et compris, j’ai oublié les lumières et les caméras pour me retrouver à converser avec un homme épris de culture, de savoirs et de réflexion. Ainsi, je peux dire que Sada Kane fait partie des hommes que je considère comme un acteur fondateur de la Renaissance Africaine. Par son travail, son écoute, sa disponibilité d’esprit, ses analyses talentueuses, il bâtit le récit culturel de notre terre africaine. Son image médiatique n’est pas artificielle, elle est un ancrage mémoriel de notre patrimoine culturel contemporain. À donner la parole, à écouter ses invités, à l’éloquence de ses remarques, tout en parvenant à bousculer les codes de la pensée et du cadre formel audiovisuel, tout cela fait de lui un véritable défenseur du rayonnement culturel et artistique sénégalais. Grâce à la diversité culturelle et sociale qu’il sait rassembler, il est un fédérateur unique de notre multiplicité historique qui n’a de sens que dans l’expression, l’échange, le débat, créant ainsi un écho intéressant à notre héritage du récit africain. Grâce à lui, les soleils essentiels de notre renaissance sont amplement réhabilités.

Amadou Elimane Kane, poète écrivain,

et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

 

Amadou Elimane Kane, invité à l'émission L'Entretien animé par Sada Kane, 11 juillet 2016

Amadou Elimane Kane, enseignant et écrivain, est invité de L'ENTRETIEN avec Sada Kane.
Son oeuvre s'enracine dans l'oralité, qu' il définit comme étant la poésie antique africaine. Il prône l'écriture plurielle de ce qu'il appelle le roman africain. Amadou Elimane Kane est le fondateur de l'Institut culturel panafricain, établi à Yene, au sénégal.

Prix du penseur de la souveraineté - LEGS-Africa

Le prix du penseur de la souveraineté, organisé par LEGS-Africa, Leadership, Ethique, Gouvernance et Stratégies pour l'Afrique, a été conjointement remis à Ndongo Samba Sylla, écrivain et économiste, Felwine Sarr, écrivain et économiste et à Amadou Elimane Kane, enseignant et écrivain poète, pour leurs oeuvres respectives. Intellectuels très impliqués dans la démarche du panafricanisme, les trois auteurs sont recompensés pour leur production foisonnante qui témoigne de leur réflexion et de leur engagement. 
 
Dans le cadre de la plate-forme PERSPECTIVES AFRICAINES : Quand l'Afrique parle d'elle-même !, une rencontre aura lieu Mercredi 25 Mai 2016 à  16:00  à la Salle Amady Aly DIENG de la librairie l’Harmattan, VDM,  Mermoz à Dakar au Sénégal : présentation des actions de LEGS-Africa, film, art, culture, perspectives, débat des auteurs autour de l'unité culturelle et économique de l'Afrique, remise des prix pour les lauréats.  
 
Les Perspectives Africaines sont une série de débats mensuels, organisée pour promouvoir le dialogue entre africains dans le sens de la construction d’une opinion publique panafricaine, à travers l’animation d’une  réflexion  constructive sur les questions actuelles et prospectives stratégiques pour l’Afrique. 
Sur une initiative de LEGS-Africa et de l’Institut Culturel Panafricain et de Recherche, en partenariat avec la librairie l’Harmattan.
Aek prix
 
Dr ndongo samba sylla4 1
Sarr felwine antoine tempe ok 0
 
 
 
 
 
 
 
 
 
                       
 
            
 
 
           
 
 
 

Les Africains invités à incarner leur propre modèle

Cet article est publié dans le quotidien Le soleil du 28 mai 2016 - rubrique Culture 903f4fb9d8d48788dc264b64542259da l

Dans le cadre de la plate-forme « Perspectives africaines », espace de construction d’une opinion publique panafricaine, une rencontre s’est tenue, mercredi dernier, à la librairie L’Harmattan Sénégal. Plusieurs activités s'y sont déroulées. Le prix du « Penseur de la souveraineté » a été décerné à Amadou Elimane Kane, écrivain-poète, à Felwine Sarr et à Ndongo Samba Sylla, auteurs et économistes. Ils ont livré leurs visions de l’Afrique et posé les préalables à son essor.

« Quelle que soit la durée de la nuit, le soleil apparaîtra ». Il faut juste espérer qu’il soit resplendissant pour l’Afrique. Amadou Elimane Kane, écrivain-poète, qui a puisé dans la littérature orale pour partager ce proverbe avec l’assistance, ne l’envisage ainsi que dans la capacité du peuple africain à « recouvrer la connaissance de soi, la confiance en soi et l’estime de soi ». Il est en cela essentiel, selon lui, que l’Afrique écrive « son roman continental », pour faire jaillir ses visions, élaborer et concevoir ses propres discours et par-delà sur l’humanité. Cela passe inéluctablement par une appropriation, par les Africains, de leur patrimoine culturel et de leur héritage historique ; cheminement méditatif qui permettra de bâtir « un continent qui ne pense point par procuration, par mimétisme » mais qui réfléchit en fonction de ses besoins. Ceux-là du berceau de l’humanité trouvent leur assouvissement dans la profondeur du récit au travers duquel « nous construisons une conception de ce que nous sommes dans l’univers, un modèle d’identité, d’action, un avenir », suggère celui-là qui écrit en « homme libre ».

Le directeur de l’Institut culturel panafricain de recherche s’est, en outre, appesanti sur l’uniformisation dangereuse, dans la société contemporaine, de la pensée, socle de la  liberté. Car elle est une construction intellectuelle. « Cette posture est contraire à l’évolution humaine car niant le débat, la déconstruction intellectuelle et morale. La mondialisation doit se bâtir sur des valeurs communes avec des modèles de civilisation qui acceptent nos particularismes et reconnaissent nos différences », persuade-t-il, non sans dire avec force que les citoyens ne doivent pas être tenus à l’écart de ce discours. Il leur revient de le façonner. C’est d’autant plus périlleux que le discours formaté dans tous les espaces publics et les médias conditionne les manières d’agir. La littérature, en tant que « symbole de la mémoire collective », est un rempart contre cette uniformisation et en cela elle enrichit la pensée. Cette quête d’identité et de refus « d’inoculation » machinale des idées préconçues, l’économiste et écrivain Felwine Sarr en parle avec une profondeur d’analyse édifiante.

MIMETISME ANESTHESIANT
« Les Africains sont dans une sorte de mimétisme anesthésiant. Les concepts de l’économie appliqués à nos sociétés sont issus d’une géographie, d’une culture et d’une historicité alors qu’il faut prendre l’initiative de la réflexion prospective d’une économie qui répond aux besoins des populations africaines », indique-t-il en suggérant des formes d’économicité se fondant sur d’autres substrats, sur l’économie relationnelle. Mais, cela implique que les peuples d’Afrique affichent leur capacité à reprendre l’initiative historique en puisant dans l’intelligence humaine, dans les archives de l’humanité et en ne reproduisant pas des modalités existantes ne leur profitant guère. Il leur faut faire preuve d’audace en adoptant un système qui prend en compte les enjeux du futur, ceux-là démographiques particulièrement. Car, selon l’auteur d’«Afrotopia, une Afrique libre, fière et souveraine », la force vive de l’humanité sera africaine. Espère-t-il juste que le continent noir ne sera pas un nouveau terrain de jeu d’un système qui agonise.

L’économiste Ndongo Samba Sylla, interpellé sur l’Agenda 2063, a abondé dans le même sens. Les limites de ce programme supposé mener l’Afrique à la prospérité se trouvent dans le fait qu’il ne prend pas en compte, au moins, deux bouleversements majeurs attendus dans une quarantaine d’années. Le premier a trait à la démographie. Les prévisions font état de trois milliards d’individus à l’horizon 2065 en Afrique. Le deuxième grand bouleversement est d’ordre technologique. L’évolution technologique fait qu’on a de moins en moins besoin du facteur humain pour créer des richesses. Il se posera alors la question de la répartition des gains de productivité des technologies aux 3 milliards d’Africains », interpelle-t-il.

Le chercheur au bureau Afrique de l’Ouest de la Fondation Rosa Luxembourg invite à réfléchir sur une alternative au système capitaliste qui, parce qu’il a une vocation à être permanent pour beaucoup de leaders africains, n’est pas assez sondé. « La plupart des jeunes et des forces émergentes, dit-il, aspirant à réaliser l’unité africaine, se positionnent dans une perspective clairement post et anticapitaliste ». L’intégration africaine n’est pas une utopie mais il convient de réfléchir sur des formes inclusives qui mettent les peuples au centre des préoccupations.

Alassane Aliou MBAYE

DAK'art 2016 pour le partage artistique à l'ICPR

Dans le cadre du projet Ubuku initité par le plasticien sénégalais Zulu Mbaye, des artistes, de tous les horizons, ont résidé à l'Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene en ce mois de mai 2016. Ces rencontres croisées entre les disciplines artistiques ont permis le partage culturel et l'ouverture chère au mouvement. Veronique Gagès, artiste plasticienne et architecte originaire de Lyon en France, nous offre son regard, son imaginaire, sa poésie qui, telles de belles fulgurances, traversent ses toiles.

Comme un souffle 3 C te africaine

 

 

 

 

 

 

 

Rencontre artistique pluridisciplinaire à l'Institut Culturel Panafricain et de Recherche de Yene

Cet article est publié dans le Quotidien du 6 mai 2016 

DAK’art 2016 - Rencontre entre des peintres, des danseurs, des musiciens… et des photographes autour de la créativité : Ubeku prend son envol dans Dak’artChristiane diop

Un groupe de 14 artistes se sont retrouvés au cœur du Dak’art 2016. Venus de divers endroits, ces artistes proposent leur vision du monde et partagent leur art : musique, danse, peinture, vidéo, photographie,... Zulu Mbaye est porteur de cette haute philosophie ressentie dans tout le groupe : Ubeku-ouverture. Pour tous ces artistes comme pour Mme Christiane Diop (première accompagnatrice et support majeur de ce projet Ubeku), «l’art c’est avant tout l’ouverture».

«Nous nous sommes rencontrés à Copenhague, ensuite il est venu à Lyon pour la réalisation de ce projet. L’initiateur c’est Zulu Mbaye, il  a 50 ans de peinture à son actif. Ce projet m’intéressait parce que pour moi c’était un retour.» C’est en ces mots que l’artiste peintre FO2 explique son intégration au projet Ubeku. Il fait partie de l’équipe hétérogène qui participe à ce projet et qui sera présenté aujourd’hui au Village des arts de Dakar ( de 10h à 20 heures), puis samedi prochain à la galerie Keur Absa à Popenguine. «Il y a des plasticiens, des poètes, des danseurs, des musiciens,… », renchérit l’initiateur même du projet, Zulu Mbaye. Il précise qu’Ubeku, qui signifie en Wolof ouverture, est une invite à la rencontre, au dialogue et aux échanges. 
«Ce qui nous amène ici c’est d’abord de nous rencontrer, apprendre à nous connaître, tisser une collaboration. C’est dans des échanges de ce genre qu’une certaine sympathie peut naître entre les artistes», dit ce peintre. Ce collège d’artistes, qui se sont retrouvés en 2013 au Village des arts de Copenhague, ont ainsi tenu à garder les liens. Après quelques expositions collectives à Copenhague, en 2013 et 2015, et puis à Dakar en 2014, pendant la dernière édition du Dak’art, ils affirment tous avoir voulu nourrir cette collaboration entre artistes de pays différents. Sénégalais, Danois, Français, Algériens et Tunisiens se sont alors retrouvés dans le cadre de la biennale de l’art africain contemporain de Dakar et prévoient une série de manifestations. Après leur passage ce lundi au parc de Hann et hier au Village des arts, ils entendent se retrouver ce  samedi à Keur Absa à Popenguine. Zulu Mbaye y a ouvert un espace artistique où les amis peintres, poètes, danseurs, musiciens pourront dialoguer autour de la toile. Ils invitent d’ailleurs les artistes du monde entier à les rejoindre au sein du projet Ubeku. «Ce projet est ouvert à tout le monde : aux artistes, aux amateurs d’art, aux journalistes, aux architectes, à tout le monde», diront-ils.
Pour eux, cet ambitieux projet soutenu par une brave dame, Mme Christiane Diop, «une dame de cœur», selon le poète Amadou Elimane Kane, n’en est qu’à ses débuts. Mais il mérite l’attention et le soutien de tous. «L’étape de Dakar est une étape de baptême. On est en train de baptiser notre fils Ubeku. Nous voulons l’accompagner, l’aider à grandir et à s’ouvrir au monde. Beaucoup de défis nous attendent et il faudrait livrer un combat», lancent-ils en cœur. Alors Ubeku va à la conquête du monde et ne se fixe pas de règles. «C’est interdit d’interdire, les gens viennent s’exprimer, l’art prend un nouveau sens.» Une belle conclusion de celui qui a donné naissance à Ubeku, le père Zulu Mbaye.

Aïssatou LY 

 

La note de lecture de Ndongo Mbaye, Impressions du 5 mars 2016, émission de Sada Kane, 2STV

Lors cette émission, Ndongo Mbaye parle de l'oeuvre panafricaine d'Amadou Elimane Kane 

 

Amadou Elimane Kane : «Cheikh Anta Diop, le pharaon noir du combat réel pour la vérité scientifique» : Son travail scientifique sur l’Afrique a balayé l’obscurantisme du XIXème siècle

Cet article est publié dans le journal Le Quotidien du 11 février 2016, dans la rubrique Horizon Dscn0360

«La construction du récit continental africain passe par cette résistance exceptionnelle conduite par des hommes et des femmes épris de justice, d’équité et de valeurs universelles.» C’est la conviction de l’écrivain-poète et panafricaniste, Amadou Elimane Kane. Dans cet entretien, réalisé en marge de la célébration du trentenaire de la mort de Cheikh Anta Diop, l’auteur de l’œuvre Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse revient sur la lutte pour les causes panafricanistes, tout en partageant sa lecture lucide de l’œuvre de l’humaniste sénégalais et parrain de l’Université de Dakar.

Pendant que l’on commémore le trentenaire de la mort de Cheikh Anta Diop, que vous inspire cette pensée qui est de lui : «L’his­toire particulière de telle ou telle race doit s’effacer devant celle de l’homme tout court» ?
Vous savez, je crois fortement à l’idée de la justice humaine et dans l’histoire, on a vu des hommes engagés prendre la parole sur des luttes qui les dépassent eux-mêmes. Et c’est ce qui fait la beauté humaine. Quand Nelson Mandela défend la cause sud-africaine, il le fait au nom de la justice humaine et le monde l’a entendu, il a rendu  ce combat universel et mondialiste. Dénon­cer des injustices appartient à tous les hommes, quelles que soient leurs origines, leurs appartenances qui ne sont finalement que construction. Je pense aussi à Stéphane Hessel, cet homme de combat profondément humaniste, qui appelait à l’indignation générale sur le déséquilibre de notre époque con­tem­poraine. Cela me parle, tout comme la pensée de Cheikh Anta Diop. Ou encore ce sont les mots de Aimé Césaire qui me viennent, «aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force». Toute­fois, s’agissant du panafricanisme, il faut se positionner sur la ligne à défendre et ne pas se faire rattraper par les idéologies rampantes de la pensée unique. C’est pour cela que je défends l’unité culturelle africaine. 

Dans votre ouvrage Les fondements du panafricanisme expliqués à la jeunesse, vous semblez faire passer, à l’instar de Cheikh Anta Diop, le message selon lequel : «Il faut faire basculer définitivement l’Afrique Noire sur la pente de son destin fédéral…» Comment cela est-il possible aujour­d’hui, quand on sait que les aînés n’y sont pas parvenus, malgré leur bonne volonté ?
Parce que c’est une lutte qui ne doit pas s’arrêter aux seuls échecs. On sait bien que la résistance sera grande de voir le continent africain former une unité politique, économique, sociale et culturelle. Les forces idéologiques pour nous maintenir dans la dépendance sont nombreuses et puissantes, donc nous devons poursuivre ce combat, dans la réflexion et en mettant à terre toutes les injustices, les corruptions et le népotisme. Vous savez, nous sommes encore de jeunes nations, depuis les Indépen­dan­ces, les décisions qui ont été prises n’ont pas conduit le continent sur la voie de l’épanouissement. Nous devons en prendre la mesure et bâtir enfin notre récit continental, en évitant les mêmes erreurs. Ce qu’il faut conduire c’est l’unité culturelle continentale. 

Pour avoir revisité l’œuvre des précurseurs du panafricanisme, dites-nous si la pensée et l’œuvre de Cheikh Anta Diop s’inscrivent dans la même mouvance que celles de Edward Wilmot Bly­den, Antenor Firmin, Beni­to Sylvain ou encore Henry Sylvester Williams ? Si ce n’est pas le cas, alors qu’est-ce qui différencie l’action panafricaniste de Cheikh Anta de celle des autres ?
Cheikh Anta Diop s’inspire des précurseurs du panafricanisme, il en assure la continuité et il va encore plus loin car le contexte et l’époque sont différents. Les précurseurs du panafricanisme que sont Edward Wilmot Bly­den, Anténor Firmin, Benito Syl­vain et Henry Sylvester Wil­liams ont vraiment posé les bases pour contribuer à l’élaboration d’une nouvelle image du monde négro-africain. Si on y regarde de plus près, les montagnes à gravir, à cette époque, sont colossales. Au XIXe siècle, les populations noires et africaines sont victimes d’une discrimination très violente à l’issue de trois siècles de destruction absolument inédite dans l’histoire : déportation, Traite négrière et esclavage. Cette situation d’abomination voit également, par des volontés politiques stratégiques idéologiques et économiques du mon­de occidental, une radicalisation généralisée et un racisme effroyable avec le projet dévastateur de la colonisation des territoires africains. C’est dans ce contexte que des hommes appartenant à «l’élite de couleur» s’emparent du combat du panafricanisme pour rétablir la vérité, pour mettre fin aux massacres, pour restituer les droits essentiels humains et une image éclairée de la civilisation noire. Quand Cheikh Anta Diop entreprend son travail scientifique sur l’histoire culturelle de l’Afrique, il balaie l’obscurantisme du XIXème siècle et c’est cette marche qu’il franchit qui est particulièrement intéressante. 

Vous regrettez dans votre ouvrage que nos Etats soient toujours emprisonnés par des nationalismes pré­caires. Pourtant lit-on également entre les lignes que l’œuvre des pères «a suscité un espoir grandissant pour l’unité du monde noir». Qu’est-ce qui a manqué ?
Encore une fois, cela fait partie de notre évolution. Si nous sommes emprisonnés dans des nationalismes immobiles, qui n’ont plus de sens aujourd’hui dans le monde globalisé, c’est parce que nous n’avons pas encore fait une descente réelle sur nos questions identitaires. Nous n’avons pas, certaines élites en particulier, pris la mesure de la force de notre histoire, de notre civilisation, de notre culture, de nos langues, de nos modèles sociétaux qui ont été broyés par les massacres de l’esclavage et de la colonisation. Le modèle qui est encore proposé au sein des nations est celui de l’Occi­dent et cela ne peut pas fonctionner. C’est à nous de créer un véritable modèle qui ait du sens pour nos démocraties africaines. 

Vous relevez également  dans cette publication que ces hommes (Blyden, Anté­nor, Benito…) ont «commis des erreurs guidées parfois par leur propre réussite ou leurs propres démons».  Est-ce aussi le cas de Cheikh Anta ? Comment alors ?
Chaque homme doit faire face à ses contradictions, c’est hu­main. Pour les précurseurs du panafricanisme, ils ont parfois été tentés par la fascination qu’exerçait l’Occident sur eux et compte tenu du contexte de discrimination très puissant, on ne peut pas leur en vouloir. On leur doit toutefois d’avoir mis à jour la profonde injustice que le monde noir subissait. Je ne sais pas si Cheikh Anta Diop a commis des erreurs, sans doute, mais son œuvre est colossale et c’est tout ce que l’on doit retenir. Aujourd’hui, grâce à ses travaux, on est capable de redessiner l’histoire de l’Afrique précoloniale, celle de l’Egypte pharaonique, celle des grands empires, de notre civilisation au sens épistémologique. Il a contribué aux lumières scientifiques de notre continent, en effaçant les épo­ques consacrées à plonger le continent et nos peuples dans l’obscurantisme. 

Pour les jeunes que nous sommes, expliquez-nous brièvement en quoi le Pana­fricanisme au XIXe siècle est-il différent de celui du XXe ou du XXIe siècle ? 
D’abord, il y a eu des avancées considérables pour le monde négro-africain. Il y a fort heureusement des lois qui encadrent la discrimination raciale, ce qui était une lutte à conquérir au XIXème. Au XXème siècle, le mouvement de la Négritude a poursuivi cette réhabilitation, la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis et le combat contre l’apartheid en Afrique du Sud ont également modifié l’opinion et rétabli un certain équilibre. Ce qu’il reste à accomplir désormais, c’est notre réelle unité politique et notre épanouissement économique et social pour contribuer à la marche du monde. Je suis aussi de ceux qui pensent que le caractère défaitiste et dominant du monde occidental a provoqué un certain vertige par le vide spirituel et qu’il aura à compter sur l’énergie créatrice et résolument optimiste de la conscience africaine.

En tant que panafricaniste, rêvez-vous réellement de la création un jour d’un passeport africain pour les descendants d’Afrique ?
C’est un de mes grands rêves, ce n’est pas le seul mais cela fait partie de la réhabilitation humaniste de notre patrimoine. Cela s’inscrit dans notre démarche globale de la renaissance tournée vers la Constitution des Etats-Unis d’Afrique, permettre aux uns et autres de s’inscrire sur les traces de leurs racines, de leur identité, comme une respiration nouvelle. 

Cheikh Anta avait, dans les années 40, conçu ou plutôt inventé un alphabet dans la perspective d’écrire toutes les langues africaines. En tant que Professeur, jugez-vous de l’utilité d’une telle démarche aujourd’hui encore, pour permettre aux peuples d’Afrique de parler un même langage ?
Je suis évidemment favorable  à la promotion de nos langues nationales. Pour comprendre qui l’on est, il est important de se reconnaître dans le discours, ce qui constitue notre empreinte culturelle. Nous ne pouvons pas éternellement emprunter nos référents aux langues européennes, cela n’a pas de sens. Nous pouvons communiquer par elles dans le cadre des échanges mais pas dans le cadre du développement africain. Nous devons retrou­ver les racines de nos langues pour apprendre, pour réfléchir, communiquer, publier des livres et fonder justement toute notre identité sociale et culturelle. Je suis pour l’enseignement dans les langues nationales, je le défends car c’est un point essentiel à nos perspectives contemporaines du XXIème siècle. 

 

Propos recueillis par Gilles Arsène TCHEDJI 

Amadou Elimane Kane publie "Un océan perlé d’espoir"...

Cet article est publié dans le quotidien Le soleil du 6 février 2016, rubrique Culture A e kane livre

« Un océan perlé d’espoir » est le nouvel ouvrage de l’écrivain Amadou Elimane Kane. Cette œuvre parue aux Editions Lettres de Renaissances abordent des thèmes ayant trait à la liberté, la justice, l’éducation, le patrimoine culturel…

Dans son tout nouveau roman publié aux Editions Lettres de Renaissances, l’écrivain Amadou Elimane Kane trempe sa plume dans des questions d’actualité interpellant le continent noir. « Un océan perlé d’espoir » est un roman abordant des thématiques comme la liberté, la justice, l’éducation, le patrimoine culturel. L’œuvre est également une dénonciation d’un monde politique qui, d’après l’auteur, « se trompe lourdement sur les enjeux à conduire pour les années à venir ». Amadou Elimane Kane tire aussi à boulet rouge sur une certaine élite, les responsables, la société civile… qui continuent tous à croire à l’irréel et qui « d’une certaine façon produisent le chaos, la misère et la violence ». Dans ce roman, l’écrivain cherche à partager « notre » patrimoine historique, du monde noir, lequel s’est forgé aux Etats-Unis. « Je voulais mettre à jour les liens puissants qui existent entre les deux continents. J’avais envie de dire et surtout d’écrire pour laisser des empreintes fortes. De dire combien la culture négro-africaine a contribué à l’humanité et à la société contemporaine. Je revendique l’idée que les êtres humains sont la force du monde et que chacun possède les mêmes potentiels pour ouvrir l’horizon », écrit-il. Aux yeux d’Amadou Elimane Kane, ce sont toujours les puissances (politiques, économiques, idéologiques) « qui ravagent les esprits en construisant des images non seulement mensongères, mais également assassines et destructrices des civilisations ». Ce que propose l’auteur est le rétablissement de la justice, la vérité. Cela, par le biais de l’élaboration d’un récit culturel noir qui soit le reflet de notre histoire, de notre créativité et singularité. Le tout dans le but d’avoir une clé qui peut mener le 21e siècle à une prise de conscience rétablissant les droits humains pour tous

… ET UN ESSAI SUR « LES FONDEMENTS HISTORIQUES DU PANAFRICANISME »
Son deuxième ouvrage publié dans le même temps, toujours aux Editions Lettres de Renaissances, s’inscrit presque dans le même sillage. « Les fondements historiques du panafricanisme », titre de ce livre, est une analyse lumineuse sur les fondements historiques du panafricanisme. Lesquels, selon Amadou Elimane Kane, se situent à la fin du XIXème. L’objectif de cet essai est de nous faire saisir la manière dont nous « nous pouvons nous approprier ces luttes et comment nous pouvons mieux comprendre le fonctionnement de notre société moderne ». Cette œuvre s’inscrit dans une démarche pédagogique, en sensibilisant la jeune génération et la postérité sur les origines du panafricanisme, son histoire ainsi que ses enjeux « pour conduire l’unité et la construction des États-Unis d’Afrique qui permettront l’épanouissement humain ». Il y est question des précurseurs de ce mouvement, à l’image d’Edward Wilmot Blyden, Anténor Firmin, Benito Sylvain et Henry Sylvester Williams. Des militants infatigables, engagés jusqu’au seuil de l’âme, qui ont porté très haut le flambeau. Ils ont su, grâce à leurs actions humanistes et politiques salutaires, défendre les intérêts des populations noires. « Au XXIe siècle, il me semble capital de poser, de construire, d’écrire ce qui a constitué la résistance à l’idéologie discriminante face au monde noir, d’imposer notre témoignage et la version de nos épisodes historiques. La domination occidentale politique, économique, idéologique a bâti son propre récit sur le monde négro-africain, en le dévoyant de la réalité pour continuer d’assurer cette ascendance qui recouvre des enjeux que chacun connaît », soutient Elimane Kane. D’après ce dernier, il s’agit, au-delà de tout, d’établir le schéma de cette histoire complexe qui a comme point de départ l’abolition de la traite négrière et l’esclavage. Mais aussi les enjeux de la colonisation des territoires africains.

Ibrahima BA

 

 

Cheikh Anta Diop : L’histoire de l’Afrique noire précoloniale pour écrire un roman continental au pluriel par Amadou Elimane Kane

Cet article est publié dans le journal Le Quotidien du 5 février 2016 à propos de la commémoration des travaux de Cheikh Anta Diop Cheikh anta diop

Assurer la continuité historique de notre patrimoine culturel est un élément fondateur pour bâtir durablement notre récit continental. 
Cheikh Anta Diop, avec son ouvrage L’Afrique noire précoloniale, explore notre patrimoine historique pour éclairer notre fonctionnement social et culturel avant l’envahissement colonial. Il illustre ce que nous devons faire revivre du modèle culturel et social de l’Afrique. Cela nous sert à affirmer l’identité profonde du continent africain et à comprendre nos sociétés dans leur réalité contemporaine. 
Ce sont des enjeux majeurs pour modifier les représentations du monde africain qui doit s’inscrire dans la conception du progrès. C’est notre récit continental que nous devons écrire pour nous approprier cette identité qui est source de créativité.

Il s’agit de démontrer que l’Afrique précoloniale a contribué aux cultures géographiques du monde et que son influence se retrouve dans toutes les grandes civilisations. 
Par ses travaux, Cheikh Anta Diop montre que l’organisation sociale, culturelle, économique et politique de l’Afrique noire était extrêmement précise. 
On sait que la structure sociale des groupes sociaux en Afrique se différencie de l’Europe. Dans les sociétés africaines, l’intérêt est collectif et chaque individu, quelle que soit son occupation sociale, a un rôle à tenir dans la hiérarchie. Même les captifs et les cultivateurs trouvent une place au sein de l’organisation sociale, car l’autorité ne s’entend pas nécessairement du haut vers le bas. On a plutôt affaire à une répartition transversale où chaque unité, même modeste, possède une implication sociale. Le seigneur n’a pas de pouvoir sur la terre ou de tentation de propriété, c’est celui qui la cultive, qui en détient la responsabilité. Le sens de la propriété s’est développé plus tard avec l’arrivée des Européens. «La stabilité du système des castes est assurée par l’hérédité des fonctions sociales», souligne Cheikh Anta Diop. Le forgeron, par exemple, appartient au clan et reçoit, au sens mystique, l’héritage du groupe social pour exercer. On retrouve d‘ailleurs cette genèse du système des groupes sociaux dans l’Egypte ancienne. 
Par comparaison, les Plébéiens de Rome, qui ne possèdent rien, appartiennent aux classes misérables, car la jouissance matérielle est au centre de l’organisation sociale. Dans la conception sociale occidentale, l’individu était assujetti à la cité, ce qui a produit l’individualisme, car il confiait à l’Etat-Cité son mode de vie. L’introduction de la monnaie va permettre aux Plébéiens de constituer une nouvelle couche sociale, celle de la bourgeoisie dominante. Par l’argent, elle entraînera derrière elle la classe laborieuse qui revendiquera des nouveaux droits face à la royauté et contribuera à la naissance de la démocratie. L’exercice de la philosophie et de la religion prendra également une place importante dans cette mutation politico-sociale. Ces idées universalistes viennent sans conteste du monde égyptien. De même que les territoires regroupés, la formation des empires est apparue par l’influence du monde égyptien. Les Egyptiens avaient même, mille ans avant les penseurs grecs, pensé à créer un dieu universel destiné à l’humain sans distinction. 
En Europe, après l’antiquité, c’est le triomphe du christianisme et l’appauvrissement intellectuel qui plongent l’Occident dans un immobilisme culturel. La barbarie prendra fin avec la Renais­sance et l’exploitation des grandes découvertes, des conquêtes maritimes. Techniquement, les Occidentaux étaient en retard par rapport à l’Orient et ils doivent considérablement à la conquête arabe qui a contribué à la création du monde moderne scientifique. 
En Afrique noire, à compter du 5ème siècle, les empires du Ghana, du Mali et du Songhaï s’islamisent sous l’influences des Almoravides. 
Dans l’empire du Ghana, la tradition africaine de succession matrilinéaire continue d’exister. La nouvelle constitution de l’empire du Mali par Soundjata Keïta bouleverse le principe de succession en la confiant aux hommes. Mais le Peuple ne l’entend pas de cette oreille et détruit ce nouvel ordre en rétablissant la tradition de succession matrilinéaire. L’empire du Songhaï, qui est le dernier à connaître l’islamisation au 16ème siècle, a des mœurs politiques plus éloignées de la tradition et s’apparente aux khalifats d’Orient. Les batailles de succession sont âpres et s’organisent entre les fratries masculines. On retrouve ici des pratiques qui s’apparentent à l’histoire en Arabie.  
Tout comme l’intérêt collectif, le caractère spirituel et métaphysique est très présent dans la tradition africaine. Le roi doit assumer ses fonctions avec la force nécessaire au maintien du royaume, s’il est diminué, cela sera néfaste pour l’ensemble. On pouvait mettre à mort un roi blessé pour éviter les désordres. Le roi doit observer ses obligations de manière rigoureuse et se soumettre à la tradition sans y déroger. Le roi n’a pas d’apparat particulier et ne quitte pas son palais, il est à la disposition du Peuple. 
Après l’islamisation, le roi de l’empire n’a toujours pas de fonction religieuse, il conserve son rôle social et est exclu de la pratique musulmane qui est confiée aux représentants de la religion. Ce qui assure sa position, c’est la continuité traditionnelle par l’ordre cosmogonique. 
D’une certaine manière, chaque Africain a conservé la nostalgie des empires, sans accaparer l’esprit du régime républicain imposé par l’Occident. 
Plus tard, la formation d’un régime constitutionnel a limité les pouvoirs du roi, cherchant à limiter ce qui était contraire aux désirs du Peuple. Chaque groupe social a son représentant à la cour qui est un ministre auprès du roi et qui défend les intérêts principaux des populations pour l’exercice démocratique et la justice. 
La longévité des empires est telle qu’elle constitue une part importante du tissu culturel et social de l’Afrique. Malgré l’islamisation, les empereurs noirs étaient maîtres de leur destin et ont régné assez longtemps pour laisser des traces dans les mécanismes d’organisation du pouvoir. Ils étaient tolérants à l’égard de l’islam tout en conservant un fonctionnement traditionnel. Leur puissance, leurs richesses et leur réputation s’étendaient jusqu’en Orient et les tentatives d’invasion ne les perturbaient pas, car ils possédaient une cohérence sociale marquée par la tradition africaine. Le cosmopolitisme y était aussi très présent et l’érudition naissait de ces carrefours pluriels, ouvert sur le commerce notamment, et sur les autres civilisations. On a souvent dit que le développement des royaumes provenait des conquêtes territoriales, or ces empires possédaient surtout une organisation politique et administrative centralisée. Les Arabes les sollicitaient pour des aides militaires. Fait plus étonnant encore, les populations blanches qui vivaient à cette époque au sein des empires étaient soumises au pouvoir des Noirs dirigeants. Pour faire commerce notamment, ils devaient obtenir des autorisations et étaient contrôlés par l’administration. Cette gouvernance administrative est d’ailleurs antérieure à ce qui se pratiquait en Occident, l’empire du Ghana a précédé de cinq cents ans celui de Charlemagne. On note que la bureaucratie de l’Occident a puisé ses sources dans la constitution de l’Egypte pharaonique. L’écriture au sein des empires était aussi maîtrisée par les administrateurs et cela contribuait au maintien du rayonnement des empires. 
Avant la colonisation, l’Afrique noire n’a pas connu les agressions territoriales que l’Europe a connues au moyen-âge. On a parfois parlé d’invasions arabes, mais en réalité, elles furent limitées à l’Afrique du Nord. C’est un mythe de croire que les Arabes ont alors pénétré les empires d’Afrique noire. Ils s’y sont installés, mais pacifiquement. 
Les ressources des empires étaient constituées des impôts des sujets, par les prélèvements douaniers sur les marchandises et par l’abondance des mines d’or. L’or constituait la monnaie principale des échanges commerciaux. 
S’agissant de la justice, on attachait une importance extrême à obtenir réparation dans la meilleure équité possible. Les juges étaient recrutés sur leur niveau intellectuel et leur probité à rendre la justice avec un sens professionnel strict. 
Le fonctionnement économique des empires était assez évolué. Même si le troc était encore pratiqué par certains groupes sociaux, il existait des activités commerciales pour négocier, importer et exporter des marchandises. L’or, le fer, l’étain étaient exportés. En Afrique occidentale, on importait le blé, les figues, les raisins secs, le sel, le cuivre, les dattes, le henné, les olives, les peaux tannées, les tissus de soie, les perles, le tabac. La monnaie était constituée de sel, de cauris, de cuivre, d’or en poudre ou de pièces. 
La prospérité des empires permettait aux habitants de ne pas traverser les territoires, les fleuves ou les mers. Les caravanes des dromadaires étaient plutôt l’affaire des Arabes, mais la structure des empires et de leurs routes permettait l’acheminement des marchandises au-delà des frontières, traversant le Sahara pour rejoindre la rive méditerranéenne. La caractéristique de la vie des empires africains est l’abondance et malgré une démographie assez importante, la misère y est très exceptionnelle. 
L’éducation de cette époque constitue une force fondatrice du développement. Les enseignements de l’université de Sankoré à Tombouctou sont remarquables et l’institution connaît une renommée inégalée dans toute l’Afrique. Les étudiants y étaient très nombreux et la ville offrait de nombreuses perspectives intellectuelles et religieuses qui devinrent un exemple pour les civilisations grecque, arabe et andalouse. 
A l’appui des recherches qui ont été menées, on peut dresser un portrait politico-social et culturel de l’Afrique rigoureux qui doit être celui de la société contemporaine pour s’accomplir durablement et défendre son patrimoine historique. 
  La revalorisation de l’image historique de l’Afrique est capitale pour notre civilisation. Nous devons absolument nous en saisir pour conduire l’unité culturelle, économique et politique du continent africain. 
Connaître son histoire politique, sociale et culturelle est un des éléments de la réussite de la renaissance africaine. Cette inspiration culturelle doit nous guider en permanence pour former notre récit continental. On connaît le danger qui réside à se faire déposséder de son histoire et de sa culture. S’agissant de l’Afrique noire, c’est celle de la naissance de l’humanité et des civilisations. 

Amadou Elimane KANE 
Poète écrivain, enseignant et fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yène
Bibliographie :
DIOP, Cheikh Anta, L’Afrique noire précoloniale, éditions Présence Africaine, Paris, 1987

A la découverte du temple de la recherche de Yene

Cet article est publié dans le quodien L'AS du 16 janvier 2016 Aek oct 2014

Amadou Elimane Kane, homme de culture, a reçu «L’As» dans son temple du savoir au village de Yene, situé à 40 kilomètres au sud de Dakar. Poète et écrivain, Amadou Elimane Kane a érigé, dans cette localité, l’institut Culturel Panafricain de Yene où il mène son combat pour «la Renaissance Africaine».

A quarante kilomètres au sud de Dakar, se trouve l’Institut culturel panafricain de Yene. Cet institut est dirigé par l’écrivain Amadou Elimane Kane qui l’a lui-même érigé depuis 2004. L’institut est construit sur un espace de 2000m2 qui se trouve à quelques encablures de l’océan atlantique qui fait face à ce village lébou.

Lieu d’inspiration et de recherches, le village de Yene, situé au bord de la mer, offre le bon cadre à un intellectuel pour trouver refuge et pouvoir écrire une montagne de bouquins. En cette journée au temps clément où on entend les vagues marines s’écraser doucement sur la plage, le directeur fait parler son inspiration. Le centre de recherches est destiné à la jeunesse africaine. De couleur marron, l’institut dispose de 3 grands bâtiments avec une  architecture typiquement  africaine. A l’entrée à gauche, se trouve une pyramide soudanaise qui abrite au rez-de-chaussée la salle de recherches et de lecture. Au premier niveau du bâtiment, se trouvent des loges très propres et bien aérées pour les chercheurs de l’institut. A droite, on retrouve le bâtiment de Tombouctou, un studio bien meublé pour l’hébergement des panafricanistes ; et en face de l’institut c’est la résidence du directeur toujours au mélange  architectural  soudanais-bantous. C’est au premier niveau de ce bâtiment qui fait face à l’océan atlantique que se trouvent le bureau d’inspiration de l’écrivain et son lieu de culte. Après la visite des lieux avec le fondateur de l’institut culturel de Yene en compagnie de jeunes étudiants en séminaire à l’institut (Banouma  Sam de  l’Ecole Supérieure Polytechnique de l’Université Cheikh anta Diop de Dakar, Alassane Koumé  étudiant  à l’université Gaston Berger de Saint Louis, Abdoulaye Mbaye, nouveau bachelier etc), le panafricaniste nous accueille  dans son salon décoré à l’africaine. A côté de ce salon, c’est le «musée des calebasses».

Originaire de Dagana dans le nord du pays, l’écrivain a reçu une éducation traditionnelle. A l’âge de 16 ans, il quitte le Sénégal pour la France.  Professeur à Paris, Amadou Elimane Kane veut faire de son institut «une plateforme de vecteurs, de visions, de diffusions culturelles, intellectuelles et même artistiques destinée toujours à la jeunesse africaine pour assurer la relève et surtout préparer la transmission à cette jeune génération africaine». Il pense que «promouvoir notre culture, c’est permettre au continent africain de démontrer sa capacité à investir dans le patrimoine historique et contemporain. L’Afrique possède de grands intellectuels et surtout des hommes de référence comme Ahmed baba (1585). Il met ainsi en relation hommes de culture, intellectuels et de pouvoir à l’image de Boubacar Kane «homme intègre qui gérait leur cité de façon souveraine». 

Plus de lecteurs

Cependant, l’écrivain regrette la déchéance de la lecture en insistant sur l’importance et la place de l’éducation dans la société africaine. Le professeur de l’Université d’Athènes et de Jérusalem déplore ainsi que les Africains ne lisent plus. «Au Sénégal, nous avons de grands auteurs comme Léopold Sédar Senghor, Birago Diop, Cheikh Hamidou Kane », affirme-t-il. Malgré les conflits graves qui se déroulent sur le continent,  Amadou Elimane Kane demeure toujours optimiste pour le devenir de l’Afrique et pense que l’unité est la chose primordiale pour une Afrique unie et prospère. C’est ainsi qu’il a lancé le vendredi 15 janvier dernier deux nouveaux livres intitulés «Un océan perlé d’espoir» et «Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse».

Aissatou Diao Kane 

Amadou Elimane Kane : «Il nous faut un récit culturel noir qui soit le reflet de notre histoire»

Cet entretien est publié dans le journal Le Quotidien, rubrique Horizon, du 12 janvier 2016 Amadou elimane 0534

Dans son dernier ouvrage, Un océan perlé d’espoir, Amadou Elimane Kane livre «un récit d’une longue épopée de l’histoire africaine flamboyante malgré le démantèlement et les douleurs irréparables». L’histoire de Angela Yacine Boubou Morrison, une New yorkaise dont la trajectoire de sa famille s’inscrit dans la lutte de la communauté africaine-américaine, et celle de Anta Nkrumah Diallo qui vit à Dakar et habite un idéal panafricain de renaissance. Le deux jeunes gens, renseigne la page de couverture, vont dessiner un pont symbolique de lumière et d’histoire entre l’Amérique et l’Afrique. «Ensemble, ils vont bâtir la réconciliation à travers l’amour et une réalité commune. En racontant leur histoire, fondatrice de la civilisation, ils vont construire un nouveau monde, celui de l’Afrique du 21e siècle.» L’auteur en parle à bâtons rompus.

Vous venez de publier Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse et aussi Un océan perlé d’espoir. Les deux ouvrages sont-ils complémentaires ?
Je ne pouvais pas rêver d’une meilleure transition sur Un océan perlé d’espoir. C’est un essai historique que j’ai posé avec Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse. Un océan perlé d’espoir, je l’ai écrit avec les deux mains. Pendant que j’écrivais ce récit historique, je me suis dit qu’il faudrait aussi que j’écrive un récit romanesque. Et j’ai construit un récit romanesque qui est un peu à part dans la construction de cette série romanesque que j’écris. Un océan perlé d’espoir est pour moi le plus proche de ce que je voulais faire. Quand je parle de notre roman continental, les thèmes que j’aborde sont toujours ceux que je défends à travers mes livres : la liberté, la justice, l’éducation, le patrimoine culturel et la dénonciation d’un monde politique qui, selon moi, se trompe lourdement sur les enjeux à conduire pour les années à venir. Je dénonce aussi une certaine élite, les responsables, la société civile aussi parfois qui continuent tous à croire à l’irréel et qui d’une certaine façon produisent le chaos, la misère et la violence. Mais ce qui m’intéressait à travers ce récit, c’était de partager notre patrimoine historique. Celui de l’Afrique noire, mais plus largement celui du monde noir qui s’est forgé aux Etats-Unis. Je voulais mettre à jour les liens puissants qui existent entre les deux continents. J’avais envie de dire et surtout d’écrire pour laisser des empreintes fortes. Combien la culture négro africaine a contribué à l’humanité et à la société contemporaine. Je revendique l’idée que les êtres humains sont la force du monde et que chacun possède les mêmes potentiels pour ouvrir l’horizon. Mais ce sont toujours les puissances, qu’elles soient politiques, économiques ou idéologiques qui ravagent les esprits en construisant des images non seulement mensongères, mais également assassines et destructrices des civilisations. La situation du monde négro-africain est celle-ci. Il faut rétablir la justice, la vérité à travers l’élaboration d’un récit culturel noir qui soit le reflet de notre histoire, le reflet de notre créativité, le reflet de notre singularité qui peut mener le 21e siècle à une prise de conscience qui rétablit les droits humains pour tous. Dans Un océan perlé d’espoir, le récit que je propose est le reflet de notre singularité et celui de notre créativité. 

Le texte, avez-vous signalé en couverture, propose «une vision, une représentation, un possible»…
Oui, j’en suis certain. Dans ce 21e siècle, ce que Léopold Sédar Senghor appelait rendez-vous du donné et du recevoir, ce sera là, nous, notre singularité face au discours intimidant. Ce discours intimidant qui consiste à faire valoir la pensée unique. Nous autres dénonçons et combattons la pensée unique. Nous pensons que le monde est pluriel, que le monde abrite une forte diversité lorsque l’on parle de tolérance. C’est là où commencent la tolérance, le respect des différences, de cette singularité des uns et des autres. C’est ce que nous proposons dans ce récit romanesque : Un océan perlé d’espoir. C’est un récit que j’ai puisé des plus profonds de mes tripes, du plus profond de mon regard, du plus profond des paroles de nos aînés. Lorsque Cheikh Anta Diop nous dit que Afrique c’est comme un homme qui a perdu une jambe et que cette jambe se trouve quelque part ailleurs. Il y a un des personnages que j’ai baptisé Angela Yacine Boubou et l’autre personnage, Anta Nkrumah Diallo. Là, je convoque l’anthroponymie pour montrer aux uns et aux autres qu’il est grand temps que nous soyons nous-mêmes des producteurs de sens. C’est lorsque nous produisons du sens que l’on va pouvoir faire partager des valeurs communes. Le potentiel historique est là, c’est à nous de cheminer vers. Je le fais dans ce récit. Je ne vais pas rentrer dans les détails. Il faudra lire l’œuvre et faire lire…

Vous aimez bien bousculer les préjugés…

J’ai posé aujourd’hui une œuvre avec tout ce que cela implique. Depuis L’ami dont l’aventure n’est pas ambiguë, Les soleils de nos libertés jusqu’à Une si longue parole, et aujourd’hui ce récit qui est un récit romanesque qui s’intitule Un océan perlé d’espoir, je bouscule les préjugés et l’image irréelle et je pose notre image réelle. Ce qu’on est, ce que l’Afrique doit assumer et ce que l’humanité entière par-delà l’Afrique doit assumer. Comme j’aime à le dire quand il y a un être humain qui souffre, quelque part sur cette terre, je ne peux en aucune manière me sentir bien. C’est une vieille vision que je porte dans ce récit…. 

Revenons un peu sur votre livre Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse. Vous parlez de quelle jeunesse ?
O
n dit souvent avant de balayer dans la case du voisin, il faut d’abord balayer devant sa propre case. Alors, quand je parle dans ce livre de jeunesse, je parle effectivement de la jeunesse africaine et de la jeunesse mondiale. J’aime bien citer Térence qui dit : «Je suis homme, rien de ce qui est humain ne m’est étranger.» J’aime bien aussi faire émerger cette vision africaine qui se résume en un mot : Ubuntu (Je suis grâce à ce que nous sommes). C’est dire que lorsqu’il y a un humain affaibli de l’autre côté, je me sens affaibli. Alors, on peut retenir tout simplement dans ma démarche que cela concerne la jeunesse, qu’elle soit jaune, chocolat, noire. Parce que tout simplement cela relève de l’histoire et cette histoire nous appartient à tous. Elle appartient à l’espèce humaine. Retenez donc que je m’adresse à l’espèce humaine. 
 
Qu’est-ce qui, selon vous, explique que la jeunesse africaine ne s’approprie pas son histoire ?
Il y a plusieurs facteurs. Au niveau de la volonté politique avec tout ce que cela implique. Il y a aussi au niveau de la volonté civile avec tout ce que cela implique. C’est parce que jusqu’ici, cette histoire est enfouie dans des tiroirs. C’est parce que jusqu’ici, cette histoire est une affaire de spécialistes. Nous n’avons pas de relais, tant au niveau des médias qu’au niveau des écoles. Cette histoire, je suis désolé, n’est pas enseignée dans nos écoles. Et pourtant, Dieu seul sait, cette histoire devrait l’être depuis la maternelle. Parce qu’il y a ce qu’on appelle au niveau récit l’adaptation des récits. On peut adapter les récits en fonction des besoins des uns et des autres. On peut adapter les récits en fonction des élèves de la maternelle, comme on peut les adapter en fonction des besoins des élèves de primaire, collège, lycée et université ainsi qu’à l’ensemble de la société. C’est à partir de ce moment qu’on va pouvoir faire émerger cette fameuse narration collective, partager des valeurs communes. Aujourd’hui, si nous sommes dans cette situation où les uns les autres tournent en rond. C’est parce que nous n’avons pas de valeurs communes. Nous ne savons plus qui est qui, qui fait quoi. Ça part de partout. Il est grand temps qu’au niveau de la volonté politique, dans la société civile etc., que tout le monde s’y mette. 

Certains pensent que les politiques ont échoué dans la concrétisation du panafricanisme tel que rêvé par les pères. Est-ce que vous pensez que ce n’est que par la culture que cela peut se faire aujourd’hui ?
Je ne saucissonne pas. Je pense que c’est un tout qui s’articule. Le culturel a besoin de l’économique, tout comme l’économique a besoin du culturel et du politique. C’est un tout qui s’articule et qu’il faut porter et partager au niveau de la recherche, c’est entre des spécialistes. Il est grand temps qu’au niveau des politiques et de la société civile, que les uns les autres s’emparent de cette histoire pour que la jeunesse puisse porter et incarner ces valeurs panafricaines qui sont nos valeurs historiques. C’est cela notre histoire. C’est ce qu’on est. Aujourd’hui, nous disons que nous sommes dans l’aliénation, c’est dans ce sens-là. C’est parce que notre histoire n’est pas portée. Il est grand temps que les uns et les autres s’approprient ce discours qui est le nôtre.

Propos recueillis par Gilles Arsène TCHEDJI

Un océan perlé d'espoir, Amadou Elimane Kane, Roman, éditions Lettres de Renaissances, janvier 2016

Amadou Elimane Kane nous invite à «reprendre les rênes de notre récit»

Cet entretien est publié dans le journal Le Quotidien, rubrique Culture, du 11 janvier 2016 Amadou elimane kane ecrivain

Après sa trilogie littéraire, L’ami dont l’aventure n’est pas ambigüe, Les Soleils de nos libertés et Une si longue parole, le poète et écrivain, Amadou Elimane Kane vient de publier deux autres ouvrages. Le premier, intitulé Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse, est un document «complet et inédit» qui revisite la genèse du panafricanisme à travers des épisodes historiques majeurs et peu souvent relatés. Le second, Un océan perlé d’espoir (Ndlr : nous y reviendrons dans la prochaine édition) est un texte qui s’inspire de la tradition littéraire que l’on retrouve dans les récits africains.

«Si je m’appuie sur l’histoire du panafricanisme en remontant le temps, c’est qu’il me paraît fondamental de connaître notre histoire dans toutes ses dimensions. Partout où je suis, je défends le savoir et l’éducation avant toute chose. Et je suis de ceux qui pensent que si nous devons rebâtir le continent, nous devons le faire à partir de notre grande histoire, pour bâtir notre propre récit continental. Je suis aussi de ceux qui pensent que l’avenir du continent africain est la démarche de la Renaissance africaine qui s’appuie sur les concepts du panafricanisme», a confié l’auteur qui prépare, «pour bientôt», une grande cérémonie de dédicace de toutes ses œuvres qu’il a dernièrement publiées aux Editions Lettres de Renais­sances.
En publiant Les fondements historiques du panafricanisme expliqués à la jeunesse, Amadou Elimane Kane dit vouloir «construire notre propre récit, notre propre discours en fonction des documents historiques écrits, et des documents historiques oraux». Pour lui, la domination occidentale, politique, économique, idéologique a bâti son propre histoire, son propre récit, sur le monde négro-africain. «Ce qui fait que souvent, nous utilisons des concepts et matériaux historiques erronés», dit-il, expliquant qu’il a dans cet ouvrage entrepris, un travail de déconstruction au niveau de ces concepts. «Ce livre établit le schéma de cette histoire complexe, qui prend racine avec l’abolition de la traite négrière, de l’esclavage ainsi que des enjeux de la colonisation des territoires africains qui suivent. Selon moi, il est grand temps de reprendre les rênes de notre récit qui s’inscrit à la fois, dans le temps et dans l’espace. A cause de la déportation de la traite négrière, de l’esclavage et de la colonisation», indique le fondateur de l’Institut culturel panafricain et de recherche de Yène. 
Un bréviaire pour les jeunes
Mais comment parvenir à cette renaissance africaine ? Pour Amadou Elimane Kane, il faut opérer une rupture qui doit «s’accompagner d’une unité africaine avec pour levier plusieurs articulations qui permettent d’œuvrer pour la renaissance : une unité culturelle avec la réappropriation du patrimoine historique ainsi que l’exercice des langues nationales, mais aussi une unité économique et monétaire avec  une réelle exploitation  des richesses naturelles du continent et enfin une unité politique d’où doit émerger une véritable démocratie, la défense des droits humains fondamentaux et la lutte contre les corruptions». Convaincu que l’histoire douloureuse et majeure des siècles passés mérite qu’on y consacre des livres, des débats et que l’on affirme notre identité multiple qui compte dans l’évolution du monde et de l’humanité, l’écrivain et poète sénégalais informe qu’un éclairage historique est nécessaire à la jeunesse qui doit s’emparer de son histoire et des enjeux de la Renais­sance africaine pour conduire l’unité et la construction des Etats-Unis d’Afrique. «Ceci permettra l’épanouissement hu­main», renchérit-il, avouant qu’il croit à la force de «la jeunesse africaine qui doit s’emparer du devenir unitaire du continent». 
En effet, dans Les fondements historique du panafricanisme expliqués à la jeunesse, Amadou Elimane Kane, après avoir rappelé le militantisme de Marcus Garvey, de George Padmore ou de Web du Bois entre autres figures du mouvement panafricain dont René Maran, Félix Eboué, Hélène Jadfard ou encore Georges Fourgues, articule ses recherches autour des abolitions de l’esclavage et de ses conséquences aux Etats-Unis, dans les Caraïbes, au Brésil et en Afrique. Cette démarche, développe-t-il, permet de comprendre les bases fondatrices du panafricanisme. «J’expose également l’origine du mouvement du retour en Afrique, les nationalismes, l’influence et le rôle des Cubains émancipés et des Brésiliens devenus libres, la montée du racisme pseudo-scientifique et les engagements activistes de Edward Wilmot Blyden, de Anténor Firmin, de Henry Sylvester Williams et de Benito Sylvain, tous les quatre précurseurs du panafricanisme au XIXe siècle et de l’influence qu’ils ont produite sur les mouvements panafricains du XXe siècle», note-t-il. Non sans omettre de rappeler que pour que se réalise le projet panafricain, «chaque Africain doit recouvrer une image juste de soi avec l’estime et la confiance nécessaires à la réhabilitation de ses valeurs humaines, sociales, culturelles et artistiques».

Propos recueillis par Gilles Arsène TCHEDJI 

Les Fondements historiques du panafricanisme, Amadou Elimane Kane, essai, éditions Lettres de Renaissances, Janvier 2016